La construction du monde qui vient - Hervé Rehby

L'Histoire de l’Humanité ne connaît depuis son éveil à la conscience, que conflits, guerres, anathèmes et autres constructions de préjugés. Très tôt, les frères humains, entendez les hommes proches par la filiation ou par la contiguïté géographique, ont voulu fonder leur clan, puis leur peuple, le défendre et l’inscrire dans la mémoire des Hommes, et donc entre dans l’Histoire. Le Midrash s’en fait l’écho quand il parle de Caïn et Abel, les frères jumeaux de la création, premiers fils de l’Homme. Abel reçoit la nomadité et l’exploitation des troupeaux ; Caïn reçoit quant à lui la possession de la Terre et la sédentarité. Quadrature du cercle.

 

Comment les troupeaux d’Abel auraient-ils pu paître en paix, ailleurs que sur les terres de Caïn ? Les frères auraient dû s’entendre et trouver un compromis. Caïn ne peut semble-t-il se résoudre au partage du monde et tue son frère Abel pour s’approprier la totalité. Première façon de concevoir la mondialisation. Le monde entier appartient en totalité à un seul éponyme, Caïn en l’occurrence – dont le nom signifie acquisition, propriété et mainmise – qui décrète sa toute puissance sur le monde et ses habitants, pour l’éternité. Le dernier modèle caïnite en date est le nazisme nourri par le désir fou d’un « Reich de mille ans ». En renforçant les états nations, en s’enfermant dans des frontières toujours plus hermétiques, jadis obstacles naturels, puis palissades de bois, murs de Jéricho ou muraille de Chine, ou encore aujourd’hui frontières électrifiées, sécurisées et suridentifiées, les Hommes ont peu à peu oublié la part commune qui les constituent, qui fait la reconnaissance immédiate de l’Autre dans son rapport de proximité à Moi et en même temps son irréductible différence.

 

L’homme noir est mon frère, et je le reconnais immédiatement comme tel. Ou bien je nie ma propre humanité en désavouant l’instinctuelle perception de notre part commune. Ne pas admettre cela ou édicter de fallacieux préalables s’appelle un crime contre l’Humain. Si d’aventure, nous étions tentés par le « oui, mais », nous serions précipités dans le racisme, la discrimination, la ségrégation, dans l’apartheid ou dans l’eugénisme. Nous redonnerions corps à la vielle sirène chantant les louanges abrutissantes du concept de supériorité de race. Non il n’y a pas d’humanité à deux (ou trois et plus) vitesses. En faisant d’Adam, créé par Dieu lui-même, le père de tous les humains, Dieu les privait en théorie de prétention à une quelconque concurrence d’extraction. Ilsétaient tous tirés d’Adam, de l’adama - terre, tous humains, extraits de l’humus - la terre en latin. La Torah précise : « Dieu façonna l’Homme avec de la poussière de la Adama – terre » (Gen. 2-7). Le Midrash explique que Dieu prit de la poussière de tous les endroits de la Terre (de tous les pays), et de ce mélange il forma l’Homme ; Dieu voulut ainsi que l’Homme ne se sente étranger nulle part sur la Terre qu’il lui donnait en partage.


Le Midrash rajoute : « ainsi, quel que soit l’endroit de sa mort, l’Homme ne serait jamais rejeté par la terre, puisqu’il avait en lui un peu de la terre de toutes les terres ». Cette idée magnifique ouvre la perspective d’une universalité d’origine sur laquelle il n’est pas besoin d’insister. La construction de la tour de Babel s’inscrit aussi dans le cadre d’une mondialisation avant la lettre : « Et toute la Terre n’avait qu’une même langue, et les mêmes mots…et Dieu dit : voici un peuple unifié et une seule langue pour tous… » (Gen. 11-1/6). Cette humanité monolingue était aussi monoidéique, c’està- dire ne pouvait accepter la multiplicité des idées, des opinions. Pas de débats à Babel. Faites votre travail et laissez penser une élite oligarchique et ploutocrate avant la lettre. Cette entreprise se fixait comme objectif de construire une tour et de toucher le ciel« de peur d’être dispersés au la surface de toute la Terre » (Gen. 11-4). Autrement dit, Babel craignait la distance entre les hommes, la dispersion, du fait de l’absence de communication facile. La Torah précise :


« Faisons nous un nom – SHeM » (v.4). Le désir d’un renom momentané ou inscrit dans la mémoire de l’Histoire est évident, comme l’ont fait depuis lors, toutes les civilisations hégémonique. On peut toutefois lire différemment le mot SHeM – Nom, en changeant la vocalisation en SHaM qui signifie là-bas, loin. Certains commentateurs expliquent que les gens de Babel ne voulait pas se disperser, se diviser, et donc fabriquer un « là-bas – SHaM ». Ils décidèrent donc de se développer verticalement, enfermés dans une tour, dans un « ici – PoH » perpétuel, par peur d’un « là-bas – SHaM ». Du coup, en s’élevant ils eurent conscience de l’ivresse de rivaliser avec Dieu, et voulurent se « faire un SHeM – nom ». Il semble que dans l’absolu, Dieu ne condamna pas la démarche de Babel, car elle maintenait une cohésion du genre humain, certes au service de visées totalitaires. Dès lors, le mélange des langues, au-delà de son aspect punitif, devint un outil pédagogique pour faire comprendre à l’Homme le caractère unique et irremplaçable de chaque individu. Parler la langue de l’Autre, c’était s’ouvrir à un espace intérieur et à un imaginaire radicalementétranger et inconnu. Ce que l’Humanité perdait en terme d’uniformité, elle le gagnait en diversité. Son développement en nombre et en complexité culturelle et ethnique a fini par morceler, diviser et séparer les frères d’antan par leurs descendants interposés.


Il faut faire aujourd’hui quelque effort pour se souvenir que Amalec est le petit fils de Esaü, lui-même fils d’Isaac et frère utérin de Jacob-Israël !! Voilà notre monde agité depuis quelques décennies par cette affaire appelée mondialisation. La culture francophone a choisi mondialisation quand les anglophones parlent de globalisation. Les termes sont sensés renvoyer aux mêmes contenus. Pourtant, le mot mondialisation a quelque chose d’ouvrant, de centripète ; on voit dans l’usage de ce mot l’éclatement des frontières, une plus grande circulation libre des personnes et des marchandises. Le mot globalisation porte en lui une connotation enfermante, englobante, où les états nations libérés des contraintes de contiguïté, se retrouveraient de simpleséléments d’un puzzle qui les dépasserait et les assujettiraient, à l’échelle planétaire. L’opposition générale des cultures française et anglo-américaine se retrouve assez justement dans le choix de ces mots. Le mot mondialisation dérive du mot – Monde, dérivé du latin – mundus, qui signifia d’abord la parure des femmes, puis la voûte céleste, l’univers, puis enfin le monde terrestre. Ce mot est l’exacte réplique de son modèle grec– Kosmos, qui veut aussi dire parure ou tout objet enjolivant la femme tout autant que le monde céleste et terrestre. D’ailleurs, le mot « cosmétique » porte encore la trace du cosmos et du maquillage des femmes. Les anciens gréco-latins pensaient que le monde était ordonné et stable comme la parure savante des femmes de l’Antiquité, voire de la préhistoire. Dans la Torah, Dieu« construisit – VaYBeN - la côte-le côté (d’Adam) en femme » (Gen. 2-22) ; Le Talmud explique : « cela signifie que Dieu tressa les cheveux de Hava, car le mot BeNaYTA – construction…désigne l’acte de tresser les cheveux » (TB Sh. 95a), acte cosmétique originel par excellence.

 

La prière juive exprime aussi le sentiment d’ordre savamment pensé de l’univers et de seséléments constitutifs : « et Il dispose les
étoiles dans leurs quartiers, au firmament selon sa volonté ». Il semble donc que le modèle métaphorique du cosmos, et du Page 10 Vision d’Israël - Décembre 2007 - N° 34 monde terrestre soit issu de la contemplation des femmes en train de « s’arranger » et de se faire belle, une perle par ci, une étoile par là. Le monde n’a guère vraiment évolué depuis lors ! Ainsi, toute tentation de mondialisation renverrait inconsciemment à retrouver un ordre perdu, un modèle de relation entre les peuples s’apparentant au tressage, et au maquillage des femmes. Association de la solidité de l’entrelacement des peuples par le commerce, et embellissement de la relation à autrui, comme le visage« maquillé et embelli » du Pirké Avot (1- 15), apte à « accueillir tout homme » ou encore mieux, pour coller à la pensée de Hillel « apte à accueillir tout l’Homme », avec ses avantages et ses défauts, sans faire
de tri. La mondialisation devient un retourà l’ordre maternel, où l’éthique le dispute à l’esthétique, s’opposant à l’ordre paternel qui nous régit encore, guerrier, diviseur,écrasant et tyrannique. En principe, la mondialisation a pour prétention, la facilitation du commerce entre les peuples, la limitation des conflits et l’unité du genre humain. La mondialisation en route actuellement n’est pas tout à fait conforme à cette représentation idyllique.


Elle a été imaginé par le monde des riches pour s’enrichir un peu plus sur le dos des pays pauvres qui ne seront au mieux que des clients et des marchés à développer, et au pire des aires d’exploitation du travailà bas prix, au mépris de la morale et des droits de l’Homme. Est-il acceptable que des laboratoires pharmaceutiques refusent de fournir des traitements du Sida aux pays pauvres, bien incapables de payer la facture, refusent tout autant d’autoriser la fabrication de génériques à moindre coup, allant jusqu’à assigner en justice internationale les pays qui oseraient contrevenir à leur absurde diktat. Le livre des Proverbes le rappelle avec force : « Ne vole pas le pauvre, précisément parce qu’il est pauvre et n’opprime pas le nécessiteux à ta porte, car l’Éternel prendra
leur cause et il dépouillera de la vie ceux qui les dépouillent. » (22-22). La mondialisation qui se permet de tester des antibiotiques en Afrique, entraînant la mort de 11 enfants, et des infirmités chez plusieurs dizaines d’autres est totalement condamnable.


D’ailleurs, l’énormité de la somme réclamée en réparation du dommage par le Nigeria au laboratoire Pfizer, 8,5 milliards de dollars, donne une idée du capital et des profits colossaux de ce même laboratoire. Cette mondialisation pécheresse a suscité un mouvement contestataire fourre-tout qui a fini par s’autodésigner par le terme d’altermondialisation. Probablement par anti-américanisme « primaire », nombre d’organisations altermondialistes sont antiisraéliennes, voire ouvertement antisémites, alors que la tradition et la pensée juive sont si proches de certaines de leurs thèses. Les altermondialistes militent principalement pour l’abolition de la dette des pays du tiers-monde. Idée magnifique et généreuse. La Torah ordonne aussi la remise des dettes toutes les années de Shemita, soit tous les sept ans, pour limiter l’extension infinie de la richesse des uns et la bascule vertigineuse et irrémédiables des autres dans la pauvreté (cf. Vision n°33). Si le monde occidental acceptait ce principe, le Messie pourrait bien être obligé de retarder sa venue. Un commentaire magnifique de R. Yeshoua Laloum de Batna en Algérie, dans son livre Liqouté Aaron, ouvre des perspectives nouvelles sur le rapport riche/ pauvre : « La connaisance – DA’AT – nous amène à comprendre l’égalité des hommes - SHaVéH ; personne ne peut être supérieurà l’autre. Si l’un est riche et l’autre pauvre, c’est que le pauvre a pris la part de pauvreté du riche. Il en résulte l’obligation pour le riche de soulager la part de pauvreté du pauvre, prise par celui ci au riche, (précisément pour lui permettre d’être riche)…c’est le sens du verset : « s’il se trouve en toi un pauvre » (Deut. 15-7), où le pauvre est partie intégrante de toi, car il s’est chargé de ta part de pauvreté, pour qu’en retour tu le soulages de sa pauvreté en lui donnant.


« N’ais pas en ton coeur de désagrémentà lui donner » (v.10), car tu ne lui donnes pas ce qui t’appartient, mais bien ce qui lui revient » (L-A. Chap. 21). Partage des richesses, remise des dettes,égalité des êtres et solidarité. Quel juif ne souscrirait pas à cet idéal ? La mondialisation, du pont de vue juif est une entreprise littéralement messianique. Elle plonge ses racines dans l’idéal des origines de la création et vise l’instauration d’une Justice immanente porteuse de paix universelle, comme le clame Isaïe : « et le fruit de la justice sera la paix ; le salaire de la justice, le repos et la sécurité pour l’éternité » (32-17). Il ne saurait y avoir de vraie mondialisation, sans justice, sans abolition des systèmes d’exploitation de l’homme par l’homme qui vont de l’esclavage au travail forcé et sous rétribué d’enfants affamés. Au sens littéral, la mondialisation est en passe de construire le monde de demain, le monde qui vient – en hébreu OLaM HaBa – après avoir fait l’inventaire et clos l’exercice de ce monde ci – en hébreu OLaM HaZé - Israël et le peuple juif sont des acteurs essentiels de cette mondialisation à venir. Ils peuvent être les garants du souffle métaphysique nécessaire pour que cette aventure emprunte les voies de la Justice sociale, de l’égalité entre les hommes, et de la répartition des richesses de la planète.


Alors oui, Jérusalem sera internationale ; elle remplacera New York. Le Temple du Dieu Un sera lieu de rassemblement pour les Nations libérées de leurs préjugés et rassemblés sous la bannière unitaire de l’humain comme le dit Isaïe : « Car ma maison sera appelée maison de paroles pour tous les peuples– ‘AMYM » (56-7). Rashi l’atteste : « pour tous les peuples et pas seulement pour
Israël ». Ce mot de ‘AM-peuple, choisi icià la place d’autres mots comme – GOY/ peuple ou OuMaH/nation, est d’importance. Il dérive du mot ‘IM qui signifie – avec, être ensemble. Les peuples sont appelés AMYM lorsqu’ils sont capables d’abolir les frontières de haine et de ressentiment que le temps, l’Histoire et la méconnaissance mutuelle ontérigées durablement. Si cette mondialisation là réussit, nous ferons peut-être l’économie d’une guerre pré-messianique. Halvay… (Pourvu que…)