Vivre à Jerusalem - Itshak Lurçat
Beaucoup d’Israéliens ont une image négative de Jerusalem, et très nombreux sont ceux qui ne s’y rendent presque jamais, comme s’ils la craignaient... Aux yeux d’un grand nombre de Juifs, en Israël et ailleurs dans le monde, Jerusalem est synonyme de « religion » et de religieux ultra orthodoxes, en caftan noir, qui jettent des pierres sur les voitures en criant « Shabbes ! »
Ceux qui ont la chance de vivre dans la capitale du peuple Juif savent pourtant qu’elle est très différente de cette image caricaturale, trop souvent véhiculée par les médias et par la littérature israélienne. A certains égards, Jerusalem a conservé dans de larges secteurs de la vie culturelle et politique israélienne l’image qu’elle avait au XIX e siècle : celle de la capitale du « vieux Yishouv » - ville misérable où habitaient principalement des Juifs vivant de la « halouka » (l’aumône communautaire) et où les Juifs de diaspora venaient surtout pour être enterrés sur le Mont des Oliviers - et l’opposition entre Tel-Aviv, ville nouvelle du sionisme laïc et Jerusalem s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Mais Jerusalem est en réalité une ville où l’on vit, où l’on peut rire, danser, être joyeux !
Mon grand-père Joseph z.l., haloutz venu de Pologne après la
Première Guerre mondiale, s’était installé à Jerusalem dans les
années 1920, après avoir passé plusieurs années à défricher
les marécages et à construire des routes - dans le Gdoud
ha-Avoda, le « bataillon du travail » - et il habitait dans le
quartier de Mahané Yéhouda. Ma mère, qui y est née en 1928,
m’a souvent raconté ses bribes de souvenirs de Jerusalem
datant de sa prime enfance : une ville où les rues étaient en
terre battue et où l’on voyait passer des chameaux. Cette
Jerusalem, très différente de celle d’aujourd’hui, ressemble à
la ville décrite par David Shahar dans son immense fresque,
Le Palais des Vases brisés a1.
Entre Yom Yeroushalayim et Tisha Be’Av
Il y a une joie particulière aux habitants de Jerusalem, joie
de ceux qui aiment cette ville et ont le privilège d’y vivre. « Réjouissez-vous avec Jerusalem », dit le prophète Isaïe.
Cette joie, on la ressent évidemment les jours de fête et de
liesse populaire, comme le Yom Yeroushalayim. Mais on la
ressent aussi les jours de semaine, dans la vie quotidienne
des habitants de la ville sainte, car sa sainteté confère à ceux
qui y vivent une qualité spirituelle particulière, comme ce « supplément d’âme » qui descend sur chaque Juif, le shabbat,
et que l’on ressent à Jerusalem chaque jour. Ne dit-on pas que « L’air de Jerusalem rend plus sage ? »
Et même les jours de deuil et de malheur - comme lorsque
nos ennemis tuent des Juifs dans les autobus et dans les
rues, avec des bombes et des bulldozers - ils ne parviennent
pas à effacer totalement cette joie particulière à Jerusalem.
Tisha Be’av, jour le plus triste du calendrier juif, commémore
la destruction du Temple de Jerusalem. Ce jour-là, tous les
Juifs du monde sont plongés dans le deuil et l’affliction, dans
le jeûne et la prière. Or, à Jerusalem même, devant le Mur
occidental du Temple, vestige de sa splendeur passée, le deuil
qui devrait être plus tangible que partout ailleurs, n’est pas
entier ! Comme si, à l’affliction et à la tristesse de voir que
le Temple n’est toujours pas reconstruit et que le Har ha-
Bayit est toujours occupé par une mosquée et foulé par nos
ennemis, se mêlait un sentiment différent...
De même que nous cassons un verre pendant la cérémonie
du mariage, pour signifier que la joie des époux n’est pas
complète, en raison de la destruction du Temple, le deuil
de Tisha Be’av n’est plus total aujourd’hui. Lorsque nous
vivons cette journée à Jerusalem, au milieu de centaines de
Juifs, venus des quatre coins du monde et accomplissant la
promesse du Retour, nous sentons confusément que le Temple
est en voie de reconstruction et que, même si nous ne sommes
pas encore véritablement sortis de l’exil, nous sommes déjà
dans une autre ère. A Jerusalem, mieux qu’en tout autre lieu,
nous pouvons ressentir aujourd’hui - en prêtant bien l’oreille
- au milieu du deuil, de la confusion et du chaos qui nous
entourent, le son lointain, secret et encore imperceptible des
pas du Messie.
a1 Voir mon article, « David Shahar, un écrivain à part », Vision d’Israël, juillet 2007.
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