Quand liturgie rime avec poésie - Gilles Deharbe
Israël, peuple du Livre, peut elle se laisser enfermer et réduire à un seul livre ?
Devenu une nation sans terre, en un long exil, le judaïsme s’est totalement identifié à l’écrit et à la transmission du texte. De ces textes surgissent les questions : qu’est-ce qu’un écrivain juif ?
De Rabbi Yéhouda Hannassi à Georges Perec, de Salomon Ibn Gabirol à Romain Gary, nous parvenons à reconnaître dans ses multiples formes un judaïsme changeant et multiple. Nous pouvons suivre la pérennité du judaïsme et le déroulement de son expression. Nous pourrions envisager également de constituer de grandes catégories et approcher les lettres yiddish, les écrivains dans l’ère germanique, ceux de langue anglaise ou française, sans oublier la littérature israélienne; mais tel n’est point mon propos, convaincu que la poésie était déjà présente dans la liturgie hébraïque. La poésie liturgique, une manière d’embellir la prière.
La poésie liturgique hébraïque est née en Palestine à la fin du IV° ou au début du V° siècle. Elle s’est ensuite développée dans le temps (jusqu’à la fin du Moyen Âge), dans l’espace (Babylonie, Afrique du Nord, Espagne, Italie, France, Allemagne…), mais aussi dans ses formes et dans ses thèmes. Elle embellit les parties principales de l’office lors des solennités du calendrier juif. Considérés à l’origine comme facultatifs, les poèmes liturgiques ont été « fixés » et caractérisent les différents rites liturgiques juifs.
Les offices liturgiques juifs sont au nombre de trois : shaharit, le matin, minha, l’après-midi et ‘arvit, le soir.
À ces trois offices s’ajoute les shabbat, jours de fête et de néoménie, un quatrième, musaf en souvenir du sacrifice supplémentaire offert au Temple de Jérusalem à l’occasion de ces solennités. Le jour de Kippour, un cinquième office (dit office de clôture, ne‘ila) est célébré entre celui de l’après-midi et celui du soir, au coucher du soleil. L’élément essentiel, le noyau pourrait-on dire, de ces offices est ce que les sources rabbiniques appellent la prière et qui est constitué d’une suite de bénédictions dont le nombre varie (dix-neuf, les jours ordinaires, sept, les shabbat et jours de fête et neuf pour le musaf du Nouvel An juif). Matin et soir, la prière est précédée de la lecture du shema‘, c’est-à-dire de la récitation de trois passages bibliques : Deut. 6, 4-9 ; Deut. 11, 13-21 et Nomb. 15, 37-41. Le matin comme le soir, la lecture du shema‘ est précédée de deux bénédictions et suivie, le matin, d’une bénédiction, et le soir, de deux.
Par bénédiction on entend un texte de longueur variable qui comporte obligatoirement la formule : Béni sois-Tu, D- La lecture du shema‘ avec ses bénédictions ainsi que celles de la prière sont ce que les juifs doivent obligatoirement dire pour obéir au commandement de servir Dieu, de le prier. Dès l’institution de la prière comme une obligation, s’établit une certaine tension, perceptible dans les sources rabbiniques, entre ceux qui considèrent que le texte doit être fixe et répété tel quel par chaque fidèle et ceux qui estiment que la prière doit être personnelle, se renouveler continuellement pour garder sa sincérité même s’il faut obéir à certaines règles, observer un schéma précis (mais qu’en est-il alors de ceux, la majorité, incapables de composer leur propre prière?).
La poésie liturgique va, d’une certaine manière, résoudre cette tension entre une prière fixe et le désir de renouvellement. Le fidèle va pouvoir continuer à réciter le texte établi tandis que l’officiant pourra dire un texte différent, plus poétique qui permettra de renouveler, d’embellir la prière. En hébreu, on désigne la poésie liturgique sous le terme de piyyut, mot de la même origine que « poète». Le piyyut est né en Palestine à la fin du ive siècle ou au début du ve, à la fin de l’époque talmudique en Terre d’Israël. Les travaux d’Aaron Mirski (Ha-piyyut, Jérusalem, Magnes, 1990) ont permis de rétablir le lien qui relie le piyyut à la poésie biblique (en particulier les Psaumes 78 et 104 à 106) en passant par le livre de Ben Sira et les quelques rares poésies de l’époque talmudique qui ont été conservées. Après son émergence, le piyyut s’est étendu et développé dans le temps (jusqu’à la fin du Moyen Âge et même un peu au delà), dans l’espace (de la Palestine vers la Babylonie, l’Afrique du Nord, l’Espagne, les Balkans, l’Italie, la France, l’Allemagne, l’Angleterre), mais aussi dans ses formes et dans ses thèmes.
On peut supposer que la plupart des auteurs étaient aussi chantres, officiants et composaient des poèmes liturgiques à l’usage de leur propre communauté et ce, afin d’embellir les offices de fêtes, des shabbat et parfois, mais plus rarement, des jours ordinaires. Puis les textes composés ont circulé, des recueils ont été faits dans lesquels chaque officiant (qui n’était pas poète) pouvait puiser à sa guise en fonction de son goût ou de celui de sa communauté. Il pouvait choisir toute une composition poétique ou seulement une partie, mêler des extraits de plusieurs compositions, parfois même corriger le texte. Les poésies se sont ensuite fixées, ont été « canonisées » et sont devenues obligatoires (à partir du xe siècle environ) dans telle ou telle communauté. Et c’est à présent ce qui distingue les rites entre eux.
Le piyyut a été conçu comme une alternative à la prière obligatoire. Les poètes ont d’abord reformulé les bénédictions en conservant les thèmes de chacune. Ils les ont, en quelque sorte, réécrites de manière poétique. Puis ils s’en sont éloignés, abordant d’autres thèmes relatifs à la solennité du jour, à la lecture de la Torah ou des Prophètes, à certains enseignements rabbiniques… Cependant, ils mentionnent toujours le thème central de la bénédiction dont ils conservent les termes-clefs. Chaque composition poétique était destinée à être dite par l’officiant à la place du texte obligatoire récité par chaque fidèle. Cela a été le cas dans la liturgie palestinienne telle que nous pouvons la connaître par les documents retrouvés dans la Geniza du Caire. Dans la liturgie des communautés sous l’autorité des rabbins de Babylonie, et c’est l’usage aujourd’hui, la prière obligatoire est dite par les fidèles et l’officiant qui rajoute, le cas échéant, des poèmes liturgiques.
Les poèmes liturgiques Office du shabbat : El adon ‘al kol ha-ma‘asim
Cette poésie fait partie, à l’office du matin du shabbat, de la première bénédiction qui précède la lecture du shema‘ et on la trouve dans tous les rites. Nous avons là l’exemple d’un poème liturgique qui s’intègre à la prière obligatoire et le devient lui aussi. Le cas échéant, d’autres poèmes, facultatifs, sont ajoutés. Selon toute vraisemblance, El adon ‘al kol ha-ma‘asim date de l’époque « préclassique », celle des auteurs anonymes, qui s’étend jusque vers le milieu du vie siècle. On peut relever dans le poème, tout comme dans la bénédiction dans laquelle il entre, trois thèmes : la glorification du Créateur (l. 1-8), les astres qui éclairent la terre (l. 9-20), ce qui constitue le thème central de la bénédiction, et enfin, les créatures célestes qui chantent la gloire de Dieu (l. 21-22). Sur le plan de la forme, les caractéristiques poétiques sont l’acrostiche alphabétique hérité de la poésie biblique (voir par exemple les psaumes 34, 119, 145 ou les Lamentations) ainsi que le rythme.
À l’exception de la fin, les vers sont constitués de quatre hémistiches comptant chacun quatre mots ou plus exactement quatre accentuations, un mot court peut être relié au suivant (l. 1, 2) ou au précédent (l. 21) pour ne former avec lui qu’un bloc accentué. Parmi ses sources d’inspiration, le poète a utilisé la Bible. C’est ainsi qu’il écrit (l. 9-12): Radieux sont les luminaires que notre Dieu a créés Il les a formés avec science, sagesse et discernement Il leur a donné force et puissance Pour qu’ils gouvernent le monde. Ils rendent gloire et honneur à Son Nom Et chantent avec allégresse Sa royauté
Office du Nouvel An juif : les zikhronot
La bénédiction des zikhronot est l’une des bénédictions du musaf du Nouvel An juif (Rosh ha-shana). Elle affirme que Dieu se souvient des actions de tous les hommes et les juge en fonction. La Mishna traitant de ce point, ne mentionne que la nécessité de réciter dix versets bibliques sans d’ailleurs préciser lesquels (Rosh hashana 4, 6). On a sans doute très tôt éprouvé le besoin de faire précéder ces versets d’un texte introductif dont le plus ancien est Atta zokher ma‘ase ‘olam : Généralement attribué à l’amora babylonien Rav (III°s.) mais sûrement plus ancien, ce texte est commun à tous les rites et, lui aussi, fait partie de la prière obligatoire. Il n’a comme caractéristique poétique que le parallélisme, déjà présent dans la poésie biblique: Tu te rappelles les événements du passé / et te souviens des créatures d’autrefois Tous les mystères te sont dévoilés / et la multitude des secrets depuis la Création Point d’oubli devant ton trône glorieux / rien n’est caché à tes yeux (l. 1-3)
Pour les pays il sera décidé en ce [jour] / lequel [sera livré] au glaive, lequel [jouira de] la paix Lequel [souffrira de] famine, lequel [bénéficiera de] l’abondance En ce [jour] le souvenir des hommes [te] parvient / Tu les mentionnes pour la vie et la mort (l. 11-13) D’autres poèmes liturgiques ont été composés pour les zikhronot, dont celui d’Eleazar Qalir (VIIe-VIIIe s.) conservé dans le rite ashkénaze : Zekher thillat kol ma‘as : Le poème est constitué de 22 strophes, ce qui permet à l’auteur d’utiliser l’acrostiche alphabétique, mais dans l’ordre inverse de l’alphabet hébraïque. Chaque lettre apparaît quatre fois par strophe, elle-même composée de huit vers de deux ou trois mots chacun. Les strophes commencent toutes par le terme zekher («souvenir») dont la racine est reprise tous les quatre vers à l’inaccompli (yizkor) ou à l’infinitif (lizkor), ce qui donne une rime qui court le long du poème. Par ailleurs les vers 1 à 3 et 5 à 7 de chaque strophe riment entre eux.
Nous avons donc la structure suivante : a a a b (2 fois), c c c b (2 fois), etc. … Qalir reprend les thèmes du texte précédent. Par sa forme poétique, par la richesse de sa langue, par les références à la Bible et à la littérature rabbinique, ce poème de Qalir est particulièrement élaboré. Office de Sukkot : une hosha‘ana de Saadia Gaon Les hosha‘anot sont d e s p o è m e s q u i accompagnent une procession. Selon la Mishna (Sukka 4,5), au Temple de Jérusalem, on tournait autour de l’autel lors de la fête des Cabanes (sukkot), une fois chacun des six premiers jours et sept fois le septième jour. Cette tradition se perpétue à la synagogue où les fidèles font le tour de l’estrade sur laquelle est posé un rouleau de la Torah. On désigne ainsi ces poésies en raison de leur refrain, hosha‘ana qui signifie : « de grâce, délivre [nous] » (d’après Ps. 118, 25). Les hosha‘anot les plus anciennes se présentent comme des litanies, forme qui a parfois influencé les compositions ultérieures comme c’est le cas dans le texte que nous présentons. Tous les vers commencent en effet par le-ma‘an, « [fais-le] pour…».
On retrouve ici aussi l’acrostiche alphabétique. Par ailleurs, le poète a préféré utiliser, plutôt que la rime, l’« enchaînement» qui consiste à reprendre le dernier mot d’un vers au tout début du suivant. Saadia Gaon évoque les patriarches, des personnages pieux de la Bible, le Messie, Jérusalem, le peuple juif dispersé, mais sans jamais les nommer, en les désignant par une périphrase se référent à un passage biblique ou à son interprétation par les Rabbins. [Fais-le] pour le père qui a lié son fils Pour le fils qui a béni un seigneur Pour le seigneur qui a rassemblé des étendards. (l. 1-3) Le premier vers fait évidemment référence au sacrifice d’Isaac (Genèse 22). Cependant, si Abraham est désigné comme le « père » et Isaac comme « le fils », ce n’est pas seulement en raison de leur relation familiale. En effet, Abraham est par ailleurs dénommé « père d’une multitude de nations » (Genèse 17, 5). Quant à « fils», c’est le terme qui qualifie Isaac à plusieurs reprises en Genèse 22.
Le deuxième vers renvoie à la bénédiction d’Isaac à Jacob: « Sois un seigneur (gvir) pour tes frères » (Genèse 27, 29). Enfin le troisième vers cité rappelle l’épisode (Genèse 49) où Jacob, à la veille de sa mort, réunit ses fils, ancêtres des tribus d’Israël qui seront, dans le désert, regroupées autour d’étendards (Nombres 2). Les textes mentionnés ne donnent qu’un bref aperçu de la poésie liturgique hébraïque, de son importance, de ses auteurs, des genres, des thèmes abordés… Si un petit nombre de poèmes liturgiques ont été intégrés à la prière obligatoire, d’autres sont restés au choix des communautés juives et de leurs fidèles et d’autres encore ont disparu de la liturgie. Aujourd’hui, comme autrefois, le piyyut connaît ses détracteurs et ses défenseurs.
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