Promesse abrahamique et bénédiction des Nations - Haïm Ouizemann

«Et par toi (Abraham) seront bénies toutes les Familles de la terre» (Gen. 12, 3)
L’Alliance d’Abraham Lorsque Léon Bourgeois, premier président de la Société des Nations et lauréat du prix Nobel de la paix (1920) préconisa, après la Première Guerre mondiale, le respect d’un nouvel ordre moral -«Pas d’harmonie sans l’ordre, pas d’ordre sans la paix, pas de paix sans la liberté, pas de liberté sans la justice»- il ne se doutait pas se faire le porteparole de l’antique mais si moderne promesse abrahamique. Cette ordre moral, consécutivement aux échecs répétés de construire une humanité à visage humain, transparaît à travers la figure emblématique du Patriarche Abraham, canal de l’accomplissement de la promesse divine visant à bénir toutes les familles de la terre.
La source biblique se garde bien de mentionner le terme de Nations mais choisi délibérément celui de Familles pour mieux encore souligner le double lien organique et spirituel qui unit tous les êtres de cette planète. La division en Nations s’avère n’être qu’un accident de l’histoire auquel Abraham, grâce à la promesse divine qu’il a reçue, est chargé de remédier. L’Histoire témoigne de la génération de la tour de Babel qui, pour avoir aspiré à «se faire un nom», a perdu son unité originelle, contrairement à Abraham inquiet, lui, de la glorification du Nom divin (Gen. 12, 8; 13, 4). C’est le Nom de D.ieu et son souvenir qu’il importe de faire re-connaître.
Les sages d’Israël insistent sur la grandeur d’Israël et son aptitude à établir avec les familles de la terre un rapport fondé sur les principes de l’éthique universelle (au terme de peuple élu, traduction inexacte porteuse d’une forte connotation de supériorité morale, les termes de «peuple de la responsabilité» -Am Niv’HaR-, «peuple porteur du remède» -Am SeGouLaH- paraissent préférables). La mission d’Avraham consiste non point seulement à bénir les Nations mais à conduire ces dernières à bénir sincèrement Israël, «les serviteurs de D.ieu» (Lev. 25, 55) en leur remémorant le refoulement de leur croyance originelle en un D.ieu Un: «Qui ne te vénérerait, ô Roi des Nations... Assurément parmi tous les sages des Nations et dans tous les royaumes, nul n’est semblable à toi» (Jer. 10, 7-8). Maïmonide explique que, jusqu’à Abraham, tous les hommes, fils d’Enoch, après avoir voué un culte à D.ieu -«on commença alors à invoquer le Nom de D.ieu» (Gen. 4, 26)- l’oublièrent et s’enfoncèrent dans l’idolâtrie et le paganisme (Hil’hot Avodah Zarah 1).
Autrement dit, le choix divin porté sur Abraham, loin d’être anodin, l’assujettit à une attitude exemplaire de responsabilité vis-à-vis de la terre toute entière. En d’autres termes, le degré de responsabilité développé par Abraham vis-à-vis de la terre toute entière justifie tout-à-fait le choix divin. Dans un monde dominé par les cultes étrangers quelquefois inhumains, un seul homme, un seul être humain parmi les hommes, Avram, (dont le nom signifie «le père très-haut») reçoit un nom nouveau, Avraham, véritable préfiguration de sa mission, (ce nom signifiant «le père de la multitude») et par là même, l’assurance divine de devenir «le père d’une multitude de Nations» (Gen. 17, 5). Le particularisme abrahamique, donc, ne constitue en rien un ethno-centrisme mais recèle en germe la dimension de l’universel humain, la partie enfermant et reflétant le tout.
N’est- il pas dit à propos de l’alliance contractée avec Avimelech, roi philistin, qu’«Abraham planta un chêne à Beersheva où il invoqua le Nom de l’Eternel, D.ieu de l’Univers» (Gen. 21, 34). C’est grâce à l’exigence de moralité gravée au sein de l’Alliance abrahamique que tous les hommes reconnaîtront le D.ieu Un. Comment, en effet, le peuple d’Israël peut-il se libérer du joug de l’esclavage des Nations et de l’iniquité des hommes d’une part, et jouir de leur bénédiction, de l’autre, s’il n’est pas lui-même conscient de la souffrance de ses propres frères et capable de libérer les siens afin de créer en Israël une société de justice? Ainsi, lors de la sortie d’Egypte, «...l’Eternel parla à Moïse et à Aharon; Il (leur) ordonna aux fils d’Israël et à Pharaon... de faire sortir les enfants d’Israël du pays d’Egypte» (Ex. 6, 13) Nos maîtres s’interrogent: pourquoi cet ordre est-il donné aux fils d’Israël et non à Moïse et à Aharon?
Et répondent que les fils d’Israël, avant d’être libérés eux-mêmes de l’esclavage d’Egypte, doivent respecter cette première mitsva (commandement) d’ordre social, de libérer leurs propres frères dont ils ont fait leurs esclaves. N’est-ce pas pour avoir repris leurs esclaves après les avoir libérés que les fils d’Israël ont fini par être punis lourdement (Jer. 34)? (Talmud de Jérusalem Rosh Hashana 3,5). Or, seule la fidélité à l’Alliance d’Abraham -« Si Je l’ai distingué, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Eternel, en pratiquant la vraie justice» (Gen.18,19) conduira à l’accomplissement de la question rhétorique posée par D.ieu: «Abraham ne doit-il pas devenir une nation grande et puissante et une cause de bonheur pour toutes les Nations de la terre?» (Gen. 18, 18).
L’histoire accuse déjà les Nations qui, préférant fustiger Israël plutôt que, d’elles-mêmes, instaurer un régime fondé sur le droit et la justice, occultent des tragédies humaines comme celles du Rwanda, de la Somalie et du Soudan où des populations entières disparaissent dans l’indifférence totale du monde. D’Israël, il sera toujours exigé une attitude empreinte de perfection morale. Avraham, homme de paix, prend soin d’enseigner à Israël et aux Nations, par sa vie exemplaire, à instaurer la paix tout d’abord au sein de sa propre famille. En effet, la bénédiction divine ne souffre d’aucune manière quelque transgression à caractère social. Ne dit-il pas à Loth, son neveu: «Qu’il n’y ait point de querelles entre toi et moi... car nous sommes frères» (Gen. 13, 8). Consécutivement à cette paix familiale, il réussit à contracter une alliance avec Avimelech, le roi de Guerar. Quant à Moïse, fidèle au message abrahamique (Gen. 18, 19), il «est témoin de leurs souffrances (de ses frères)» (Ex. 2, 11), et, par ailleurs, ne peut supporter que Tsipporah, fille de Jethro prêtre de Midian et sa future épouse, subisse l’injustice des pasteurs de sa ville.
Une famille hébreue unifiée préfigure la paix universelle entre les Familles de la terre. Avraham, source de bénédiction Melkitsedeq, roi de Shalem, le prêtre du Très-Haut, bénit Avraham qui lui-même vient lui remettre la dîme de ses biens (Gen 14, 18-20), c’està- dire qu’il le reconnaît en tant que lui-même béni de D.ieu: «Béni soit Avram, de par le D.ieu suprême». Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un homme, Avraham devient la source de bénédiction, source intarissable jusqu’alors réservée au domaine de la divinité. D.ieu, confiant en son serviteur, lui délègue son pouvoir infini de bénédiction avant même que ses mérites personnels ne nous soient connus: «Et tu seras bénédiction» (Gen. 12, 2). La vie et l’oeuvre d’Avraham font foi du dévouement à l’égard des familles de ce monde. Il prie que, par le mérite des Justes - il n’est jamais fait mention de Justes d’Israël mais de Justes parmi les hommes- les pécheurs de Sodome et Gomorrhe aient la vie sauve (Gen. 18, 26); il s’attelle à creuser des puits non point destinés à l’usage exclusif de la famille des Hébreux mais à tous les bergers du désert.
La parole de D.ieu désaltère. «Que ceux qui ont soif viennent à D.ieu» dit le prophète (Isaïe 55, 1). La bénédiction des Nations: Le peuple d’Israël, pourtant béni par D.ieu: «Je te bénirai» (Gen. 12, 2), a l’obligation morale de prendre en compte la bénédiction des Nations nécessaire à l’accomplissement des temps. «Ainsi parle l’Eternel- Tsevaot: En ces jours-là, dix hommes de toute langue, de toute nation, saisiront le pan de l’habit d’un seul individu judéen en disant: nous voulons aller avec vous, car nous avons entendu dire que D.ieu est avec vous!» (Zacharie 8, 23). Ainsi lorsque le roi David acquit Jérusalem des mains de Aravna, le Jébuséen, sur l’injonction du prophète Gad pour y instaurer un autel temporaire consacré à D.ieu afin de stopper le fléau qui sévissait en Israël, ce dernier lui offrit le lieu et le bénit: «Que l’Eternel te soit propice» (Sam. II, 23, 24).
Les Sages expliquent que cette bénédiction trouva son accomplissement dans la construction du Temple par Salomon. Au demeurant, l’exemple de Daniel est révélateur de l’importance à accorder aux Nations. Effectivement, lorsque Darius jeta Daniel dans la fosse aux lions, il lui lança: «Puisse ton D.ieu... que tu sers constamment, te sauver» (Dan. 6, 17). Le mérite d’avoir la vie sauve, explique la tradition, ne revient point directement au mérite de Daniel, élevé au rang de gouverneur de la province de Babylone, mais à Darius qui reconnut l’inébranlable adhésion du prophète au D.ieu d’Israël malgré la richesse et les honneurs que Nabuchodonosor lui offrit. Plus près de nous, l’institution de l’Onu ratifia en 1947 la création d’un Etat juif en Erets Israël. Cette décision fondamentale dans l’histoire d’Israël, rend manifeste ce lien indéfectible qui unit le peuple hébreu aux Nations, aux «Familles de la terre». Dès lors, ce sera entre Israël et l’Onu une difficile relation entre le peu de considération que lui accordait David Ben Gourion («oum Schmoum», expression devenue célèbre, dont la signifiant a peu près: «l’Onu, cette institution inutile») et cette phrase peu commune de Kofi Anan, alors Secrétaire Général de l’Onu, à l’égard de la communauté juive: «Chaque Juif doit considérer les Nations-unies comme son foyer».
Le même Kofi Anan rappela que «l’Organisation des Nations-Unies ne doit jamais oublier qu’elle a été créée en relation au mal absolu que représentait le nazisme, et que la monstruosité qu’a été la Shoah a contribué à façonner sa mission…Que la tragédie du peuple juif est sans équivalent…» et alla jusqu’à citer Elie Wiesel: «Toutes les victimes n’étaient pas juives, mais tous les Juifs étaient des victimes». Par ailleurs, Dany Guilerman, ambassadeur d’Israël à l’Onu il y a peu, fut promu au rang de vice-président de l’Assemblée Générale, poste qui ne fut plus occupé par un Israélien depuis qu’Abba Eban y accéda en 1952, ce qui témoigne d’une nette amélioration des relations entre Israël et l’institution de l’Onu. Il reste à espérer que les Familles de la terre, un jour prochain, prodiguent à Israël la bénédiction que Jethro accorda à Moïse sur le point de retrouver ses frères: «Va en paix» et que «les fils de l’étranger, qui s’agrègent à l’Eternel, se vouant à son culte, aimant son Nom» deviennent «pour Lui (D.ieu) des serviteurs» (Isaïe 56, 6).
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