Poésie hébraïque médiévale - Haïm Ouizemann
En l’an 711, au cours de la Conquista, (*1)
le gouverneur Oumayyad, Tarik Ibn Ziyad,
marchant à la tête de sept mille berbères,
s’empare du Sud de l’Espagne (Andalousie). Les
Juifs espagnols qui ne cessent, alors, de subir,
depuis le cinquième siècle, le joug humiliant de l’église
catholique, accueillent les nouveaux conquérants avec
joie et satisfaction et décident d’abandonner le Nord de
l’Espagne (Catalogne, Séville) restée chrétienne.
Les deux communautés, musulmane et juive, désormais liées par de profonds et sincères liens de confiance et d’amitié tissés au fil du temps, vont, ensemble, contribuer au développement commercial, économique et politique de la région et surtout collaborer à la création et à l’essor d’une culture originale jusqu’ici inégalée. Cette période dite d’Age d’or espagnol qui s’étend sur une période de cinq siècles (10e-15e siècle) voit naître une riche poésie liturgique et profane juive. Les Juifs d’Espagne, sous l’influence de Hasdaï Ibn Shaprout (975-975) issu de la célèbre famille juive Ibn Shaprout (*2), vont se libérer de l’hégémonie religieuse du grand centre spirituel de Babylonie.
L’Espagne devient, aux côtés de l’Allemagne et la France, un des centres spirituels les plus importants en Europe occidentale. En effet, le judaïsme médiéval espagnol, moins conservateur que celui de Babylone, encourage le mouvement de la renaissance de la poésie biblique. Au terme de 1000 ans où l’hébreu est considéré comme langue «morte», de grands poètes, philologues de surcroît, comme Menahem ben Saruq, Dunash ben Labrat, Schmuel haNaguid, Moshe Ibn Ezra, Schlomoh Ibn Gabirol et Yehouda haLevi vont renouveler la langue grâce à un apport linguistique, grammatical et syntaxique jusqu’alors inconnu. Alors qu’ils choisissent de rédiger leurs oeuvres philosophiques et scientifiques en langue arabe, ils préfèrent puiser aux sources mêmes de la Parole vivante et adoptent délibérément l’hébreu biblique pour la rédaction de leurs poèmes profanes. Pour la première fois dans l’histoire juive apparaissent aux côtés de la littérature liturgique synagogale des chants à thème profane où le poète glorifie le renouveau de la nature (chansons à vin de Moshe Ibn Ezra), la victoire sur l’ennemi et la mort du frère aimé (chants guerriers et funèbres de Schmuel HaNaguid).
Pourquoi les Juifs d’Espagne vivant dans un environnement musulman qui ne leur est point hostile décident-ils, alors que la langue ancestrale reste confinée à la poésie liturgique (Pyoutim), d’en faire un usage profane? Il s’avère que, malgré la tranquillité, les avantages et les honneurs dont ils jouissent en Espagne musulmane, les poètes espagnols ne songent à aucun moment à s’assimiler à la culture espagnole dominante. Jaloux de préserver leur antique héritage spirituel et fiers de l’originalité de la langue hébraïque, ils tiennent, à démontrer leur capacité à égaler, si ce n’est à surpasser, la poésie arabe. Cette concurrence positive et la prouesse créative dont font preuve ces poètes médiévaux adoptant les règles et les codes de la poésie arabe (son rythme, sa rime, sa construction grammaticale et ses sujets) engendrent une poésie exceptionnelle, empreinte de noblesse en terre étrangère.
La conquête de l’Andalousie par les Almoravides et Almohades radicalement fondamentalistes marque le déclin de cette haute culture qui tente, alors, de trouver refuge en Espagne du nord (Barcelone, Saragosse, Tolède) et en Provence (Avignon, Montpellier, Perpignan) où, de nouveau, elle prend racine. L’inquisition et les pogroms ébranleront pourtant les bases de ce riche judaïsme médiéval. En 1492, le Décret des Rois très chrétiens, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, à l’origine de l’expulsion de tous les Juifs d’Espagne, met un terme définitif à l’Age d’Or espagnol.
Poésie «pré-sioniste»: la résurrection de l’hébreu au Moyen-Age Mon coeur est en Orient (Chants de Sion) Yéoudah HaLevi
1 Mon coeur est en Orient et moi je me trouve en Occident
2 Comment goûterais-je ce que je mange et comment me serait-ce agréable?
3 Comment accomplirais-je tous mes voeux,
4 Tant que Sion est dans les liens des Chrétiens et moimême dans les chaînes des Arabes?
5 Il sera facile à mes yeux d’abandonner tous les biens d’Espagne, comme
6 Il sera cher à mes yeux de voir les cendres du Sanctuaire détruit.
לִבִּי בְמִזְרָח
לִבִּי בְמִזְרָח וְאָנֹכִי בְּסוֹף מַעֲרָב
אֵיךְ אֶטְעֲמָה אֵת אֲשֶׁר אֹכַל וְאֵיךְ יֶעֱרָב
אֵיכָה אֲשַׁלֵּם נְדָרַי וָאֱסָרַי, בְּעוֹד
צִיּוֹן בְּחֶבֶל אֱדוֹם וַאֲנִי בְּכֶבֶל עֲרָב
יֵקַל בְּעֵינַי עֲזֹב כָּל טוּב סְפָרַד, כְּמוֹ
יֵקַר בְּעֵינַי רְאוֹת עַפְרוֹת דְּבִיר נֶחֱרָב.
De l’Occident et de l’Orient, du Nord et du Sud reçois le salut De loin et de près, de tous les côtés. Et le salut du prisonnier de son désir, qui verse ses larmes comme la rosée Du Hermon et aspire à descendre sur tes collines. Pour pleurer sur tes malheurs je suis comme les chacals, mais en rêvant Au retour de tes captifs - je suis la harpe de tes chants. (*3) Mon coeur se tourne vers Beit-El et vers Peniel aspire infiniment. Vers Ma’hanayim aussi et vers toutes les blessures de tes lieux saints.
צִיּוֹן הֲלֹא תִשְׁאֲלִי
צִיּוֹן, הֲלֹא תִשְׁאֲלִי לִשְׁלוֹם אֲסִירַיִךְ,
דּוֹרְשֵׁי שְׁלוֹמֵךְ וְהֵם יֶתֶר עֲדָרָיִךְ
מִיָּם וּמִזְרָח וּמִצָּפוֹן וְתֵימָן שְׁלוֹם
רָחוֹק וְקָרוֹב שְׂאִי מִכֹּל עֲבָרָיִךְ,
וּשְׁלוֹם אֲסִיר תַּאֲוָה, נוֹתֵן דְּמָעָיו כְּטַל
חֶרְמוֹן וְנִכְסַף לְרִדְתָּם עַל הֲרָרָיִךְ
לִבְכּוֹת עֱנוּתֵךְ אֲנִי תַנִּים, ועֵת אֶחֱלֹם
שִׁיבַת שְׁבוּתֵך – אֲנִי כִנּוֹר לְשִׁירָיִךְ.
לִבִּי לְבֵית-אֵל וְלִפְנִיאֵל מְאֹד יֶהֱמֶה
וּלְמַחֲנַיִם וְכֹל פִּגְעֵי טְהוֹרָיִךְ
Ces deux chants profanes écrits par Yéoudah HaLevi et incorporés dans la liturgie, certainement parmi les plus célèbres des Chants de Sion, font état du lien amoureux du poète à l’égard de Sion dont il n’a de cesse de se languir. Subissant le doux exil en terre musulmane mais lucide et clairvoyant sur le sort de Sion sous le joug catholique («Mon coeur est à l’Est...», vers 4), il aboutit à la conclusion qu’il ne peut y avoir d’existence pour Israël parmi les Nations. Tous les plaisirs, les honneurs et le luxe n’ont guère d’importance face au feu ardent qui étreint le poète, le déchire intérieurement, aspirant de tout son être à rejoindre son Aimée, la terre d’Israël.
Cette aspiration quasimystique incite Yéoudah HaLevi à abandonner sa famille, sa fille unique et son petit-fils pour monter en Israël. Or, en route vers la terre promise, il décède en Egypte, avant d’avoir réussi à réaliser son rêve d’atteindre l’Elue de son coeur. La légende relate, pourtant, que proche de Jérusalem, un cavalier arabe l’écrasa et le tua alors qu’il récitait le chant : «Sion, ne demandes-tu pas...» ? Ces poètes de l’Age d’Or, marquant leur époque de leur indéniable génie, n’en sont pas moins de véritables précurseurs quant au renouveau de la langue hébraïque et de la pensée juive aboutissant à une prise de conscience sioniste affirmant la nécessité d’un Etat indépendant pour le Juif persécuté.
En effet, ils ouvrent la voie au mouvement de la Haskala ou des «Lumières» qui s’épanouit alors dans le monde intellectuel juif éclairé d’Europe de l’Ouest. Les poètes de l’émancipation juive comme Yehouda Leib Gordon vont s’inspirer de leurs prédécesseurs médiévaux et écrire une poésie caractérisée principalement par l’influence biblique (grammaire, syntaxe et sujets). Cette inspiration biblique se manifeste de manière notoire chez Avraham Mapou (1808-1867) qui rédige le premier roman hébraïque en prose poétique («L’Amour de Sion»).
Ces Maskilim tenteront de ressusciter la langue hébraïque mais échoueront dans leur entreprise. En effet, ces derniers se refusent à puiser au coeur des différentes couches linguistiques qui fondent l’hébreu (hébreu mishnique et midrashique appartenant à la tradition orale). A leur opposé, Eliezer ben Yehouda (1858-1922) saura adapter cette langue «morte» depuis plus de 1500 ans en une langue vivante et moderne, la réalité dépassant l’impossible utopie. Eliezer ben Yehouda, à la manière des poètes du Moyen- Age espagnol, dont Shemouel HaNaguid, (*4), n’hésitera point à calquer sur la langue arabe pour créer des néologismes hébreux. Ce renouveau linguistique, comme déjà indiqué, s’accompagne d’une forte émergence nationaliste dont les racines plongent dans la poésie de Juda HaLevi («Mon coeur...»).
Dès 1882, un petit groupe de jeunes pionners idéalistes, amoureux d’Israël et prêts à tout sacrifier fondent le mouvement sioniste Bilou, en trouvant leur raison d’être et leur courage indescriptible dans le souffle prophétique vibrant de la poésie médiévale où le retour à la terre d’Israël est prôné comme l’ultime étape messianique. «Mon coeur est en Orient...».
Notes:
(*1) La Reconquista commence en 718 et s’achève en 1492, date de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et le Décret d’expulsion définitif des Juifs d’Espagne.
(*2) La famille Ibn Shaprout va jouir de la protection du roi Abed el Rahaman III (912-961) qui, amoureux des Arts et de la Poésie, fonde la cité de Cordoue considérée pour l’époque comme la plus grande et majestueuse ville d’Europe avec 100 000 habitants. Il y fait ériger de magnifiques mosquées.
(*3) Ce vers sera repris par Naomi Shemer pour sa chanson «Yeroushalaïm shel zahav...» (Jérusalem d’Or): «Ne suis-je pas la harpe de tes chants» qui connaît un succès immense pendant le festival de la Chanson 1967, qui ne fait que s’accroître lors de la guerre des Six Jours, quelques semaines plus tard. Effectivement, les Parachutistes de l’armée israélienne sont les premiers Juifs depuis la guerre d’Indépendance à se recueillir devant le Kotel haMa’aravi (Mur de l’Ouest) qu’ils viennent de libérer, avec sur les lèvres ce chant jailli du plus profond de leur coeur..
(*4) Le poète Shmuel HaNaguid, entre autre, emploie le terme hébraïque Reviah signifiant «les premières pluies» (en hébreu mishnique) dans son sens arabe Rabia’ «printemps».
![]()