Architecture et reflets identitaires - Haïm Ouizemann

A l’occasion de sa venue en Israël, en 2005, Horst Kohler, le Président de la République fédérale d’Allemagne, reconnut «la responsabilité particulière» de son pays dans la «solution finale». Lors de la Journée commémorant le souvenir des victimes du mouvement nazi, il tint ces propos historiques : «Les nationauxsocialistes sont allés loin dans leur tentative d’extermination d’un peuple qui, d’après la tradition biblique, a obtenu les Dix Commandements de la main de Dieu, et ils ont voulu effacer ces commandements mêmes ainsi que le respect du caractère sacré de la vie. Ils ont voulu annihiler la conscience des Allemands. La Shoah est donc plus qu’une atteinte monstrueuse contre des principes moraux unissant toutes les cultures et les religions.

 

C’est la tentative de supprimer toute morale... La responsabilité issue de la Shoah est partie de l’identité allemande. Le deuil des victimes, la honte des atrocités commises et la volonté de se réconcilier avec le peuple juif et les ennemis d’alors nous conduisent aux racines de notre République fédérale: «La dignité de l’être humain est intangible», énonce l’article 1er de notre Loi fondamentale. Cette phrase est la réponse à l’expérience de la dictature hitlérienne. C’est une profession de foi en faveur de l’humanité et de la liberté... Nous, Allemands, avons fait face à notre passé.

 

Et nous ne cessons de nous en préoccuper» («Notre devoir de mémoire» 27 janvier 2009, Berlin). Nombreux sont ceux qui s’interrogent encore sur l’intention de faire rejaillir la faute irréparable de leurs aïeux sur la nouvelle génération. Peut-elle être tenue comme responsable au nom de leurs grands-parents qui portèrent atteinte à l’image de l’homme, selon l’adage : «Les pères ont mangé du verjus et les dents des enfants en sont agacées» ? (Jér. 31, 28). Il ne faut point s’y méprendre : la question ne touche pas seulement au pardon que seules les victimes de l’horreur indescriptible perpétrée sur leur chair peuvent ou non accorder, mais plutôt à la reconnaissance du régime allemand d’aujourd’hui sur la part de responsabilité du gouvernement nazi dans l’entreprise de destruction systématique qui conduisit à «la solution finale». Cette interrogation sur la notion de responsabilité est d’autant plus importante qu’elle renferme en son sein des notions fondamentales de mémoire, d’identité, de morale, de vie et de liberté sans lesquelles toute société s’acheminerait irrémédiablement vers sa perte.

 

En opposition à l’Allemagne contemporaine, le gouvernement turc dénie catégoriquement toute responsabilité dans la tragédie du génocide arménien. Une telle société peut-elle continuer à se bâtir sereinement, en occultant délibérément son devoir de justice élémentaire qu’impose la mémoire, tout en briguant son intégration dans le concert des nations ? L’avenir le dira. Altérité et innocence de D.ieu Le principe biblique de responsabilité constitue l’épicentre de la pensée juive : chaque homme non seulement est responsable de ses propres faits et gestes mais, en outre, ne peut moralement se dégager de son devoir de responsabilité à l’égard de son prochain : «Ne sois pas indifférent devant le danger menaçant ton frère» (Lev. 19, 16). Moïse, le Maître, dont l’influence se perpétue de génération en génération, mû par un sentiment de responsabilité, n’hésite pas à abandonner les honneurs dus à son rang de prince d’Egypte pour se rendre solidaire de ses frères souffrants auxquels il se vouera tout au long de sa vie (Ex. 2, 12).

 

Horst Kohler n’hésite point à rappeler toute l’énergie farouche déployée par le régime nazi pour détruire, en exterminant le peuple juif, la source de toute morale et effacer cette noble idée de responsabilité contenue au coeur des Dix paroles à travers lesquelles D.ieu s’adresse directement à chaque homme personnellement et en appelle à l’engagement individuel à l’égard du prochain : «Tu n’auras point d’autre D.ieu... tu ne te feras point d’idoles... Tu n’invoqueras point le Nom de l’Eternel... Durant six jours tu travailleras... Honore ton père et ta mère... Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d’adultère. Tu ne voleras point. Tu ne rendras pas de faux témoignage contre ton prochain. Tu ne convoiteras pas... » (Ex. 20, 2-13). Nul n’est tenu d’accomplir un ordre reçu bravant la morale divine, déniant sa volonté et sa responsabilité d’homme. L’homme, créature née libre, se doit d’agir en son âme et conscience et assumer, en personne, les conséquences de ses actes. Après le premier fratricide de l’histoire humaine, l’interrogation divine : «Où te situes-tu?» adressée à Caïn comme à tout homme, cherche non point mesurer le degré de responsabilité de ce dernier après avoir fait couler le sang d’Abel, mais à lui faire connaître les limites de sa conscience humaine.

 

 

La réponse de Caïn : «Suis je le gardien de mon frère?» (Gen. 4, 9) rejette, de fait, la faute de son forfait sur le Créateur -ne créa-t-Il pas également la mort ?- faisant fi de l’avertissement préalable : «...Le péché est tapi à ta porte, il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer» (Gen. 4, 7). André Neher écrit qu’«il faut élaborer une doctrine susceptible d’expliquer la souffrance et le mal, en évitant que D.ieu n’en porte la responsabilité. Doctrine qui tend à innocenter Dieu et à désigner la culpabilité en l’homme» («L’essence du prophétisme» p. 151). D’après lui, cette doctrine a pour dessein «d’aider à faire éclater l’innocence de D.ieu et à assurer sa «victoire». L’échec de Caïn et sa réponse empreinte d’irresponsabilité s’avèrent lourds de conséquences dans le développement d’une humanité traversée par une tragique indifférence générale. La souffrance d’autrui constitue le témoignage de notre propre imperfection. En d’autres termes, si la volonté de parfaire notre être intérieur est le meilleur garant du bonheur d’autrui, ce dernier n’en conduit pas moins à réparer la brisure inscrite en l’intimité de notre être. La responsabilité («A’HARAYOUT»: le terme hébreu est construit sur «l’autre», «l’altérité», «A’HER» proche du mot «frère»: «A’H» considéré dans sa différence) est avant tout un engagement d’exigence éthique et social; l’âme ne trouve de repos que par la satisfaction des besoins vitaux nécessaires à son prochain.

 

A l’opposé, la sortie d’Egypte des Hébreux, par la liberté qu’elle leur donne, sert de prototype à un modèle de responsabilité réciproque engageant moralement toute l’humanité. Rappelons-nous les quatre cent «boat people» réfugiés vietnamiens que Menachem Begin, alors Premier ministre, accepta, en 1977, d’intégrer à l’Etat d’Israël; de ceux qui, aujourd’hui, fuient la province de Darfour; de la main tendue à l’Iran, ennemie jurée d’Israël, qui pourtant osa lui demander à d’identifier les corps calcinés de ses ressortissants lors d’un accident d’avion en Thaïlande (2007). Moïse, lors de sa vibrante plaidoirie pour sauver Israël, à la suite de la confection du veau d’or, n’hésite point à plaider coupable en son propre nom, à engager sa responsabilité personnelle en intégrant son identité à celle de l’histoire générale de son peuple : «Oui, ce peuple est rebelle, mais tu pardonneras notre iniquité et nos péchés et nous resterons Ton héritage» (Ex. 34, 9). Grâce au dévouement total dont Moïse fait preuve : «Et pourtant, si Tu voulais pardonner leur faute ! Sinon efface moi du livre que Tu as écrit» (Ex. 32, 32) Israël est sauvé. Moïse, le prophète innocent, lie son propre destin à celui d’Israël pécheur, accomplissant un pas de plus que le patriarche Abraham, qui tentera de faire jouer le mérite des justes contre le destin de Sodome et Gomorrhe, alors que Noé se tut sur le sort tragique de l’autre, après avoir vainement tenté de ramener sa génération sur les voies de D.ieu, et fut le seul avec sa famille à être épargné. Faute des pères : responsabi l i t é héréditaire ? David reconnut sa responsabilité personnelle dans l’ordre de faire périr Ouria le Hittite par l’épée d’Ammon (2 Samuel 11, 15), pour épouser Bat- Sheva, sa femme.

 

Pourtant, il sera le témoin impuissant, du terrible et tragique châtiment divin s’abattant sur quatre de ses enfants qui mourront par sa propre faute selon la prophétie de Nathan. Le principe de responsabilité collective en Israël est fondamental. Un exemple : l’histoire des Gabaonites, qui, venus se plaindre auprès du roi David, réclament justice. Or, D.ieu apprend, à David l’origine de la famine qui frappa Israël (2 Samuel 21, 1): «à cause de Saül, de cette maison de sang, parce qu’il mit à mort les Gabaonites». Pourtant, la source biblique ne mentionne explicitement nulle violence physique perpétrée par Saül contre les Gabaonites. Emmanuel Levinas, scrutant l’esprit du texte, conclut que la faute de Saül aurait été indirecte : «En exécutant les prêtres de la ville de Nov, Saül aurait laissé sans subsistance les Gabaonites qui les servaient... Punir les enfants pour les fautes des parents est moins effroyable que de tolérer l’impunité quand l’étranger est offensé... En Israël les princes meurent de mort horrible, parce que les étrangers furent offensés par le souverain. Le respect de l’étranger et la sanctification du nom de l’Eternel forment une étrange égalité» («Quatre lectures talmudiques» p. 60-61).

 

La justification du châtiment sur la descendance, néanmoins innocente, trouve sa marque chez les Ammonites et les Moabites dont il est dit qu’ils «ne seront pas admis dans l’assemblée du Seigneur même après la dixième génération, ils seront exclus de l’assemblée du Seigneur à perpétuité parce qu’ils ne vous ont pas offert le pain et l’eau à votre passage, au sortir de l’Egypte» (Deut 23, 5). Quant aux descendants des bourreaux de L’Egypte pharaonienne, D.ieu précise que l’attitude d’Israël à leur égard doit être prévenante et accueillante: «N’aie pas en horreur l’Egyptien, car tu as séjourné dans son pays» (Deut 23,8). Le prophète Ezechiel s’oppose fermement à cette sentence de Jérémie citée plus haut: «Les pères ont mangé du verjus et les dents des enfants en sont agacées? Par ma vie, dit le Seigneur D.ieu, vous ne devez plus citer ce dicton en Israël» (Ez. 14, 2-3), qui lui semble inique et rassure Israël en soutenant que la punition des pères ne peut en aucune façon se reporter sur les enfants. Le prophète doit être prêt à porter sur ses épaules la faute des fils d’Israël.

 

En effet, si D.ieu est «contraint» de châtier le pécheur, la cause en est le silence du prophète ou l’échec de ses tentatives de ramener les brebis perdues (les pécheurs) vers D.ieu. C’est le prophète, seul, qui en subi les conséquences: «Si tu ne l’as pas averti, si tu n’as pas parlé afin de détourner par tes exhortations le méchant de sa mauvaise voie et de sauver sa vie, le méchant mourra dans son iniquité mais de son sang, Je te demanderai compte. Mais si toi, tu avertis le méchant et qu’il ne revienne pas de son iniquité et de sa voie mauvaise, lui mourra dans son péché, et toi, tu auras la vie sauve.» (Ez. 3, 17-21; 33, 1-9). Ezechiel insiste sur la responsabilité individuelle et la voie de repentance. Selon lui, nul autre que le pécheur ne subira le châtiment divin (Ez. 18, 4), le fils ne portant pas la faute du père comme ce dernier ne portera pas celle de son fils (Ez. 18, 20). Seul le retour vers D.ieu est acceptable (Ez. 18, 21-23). Les mérites du juste ne suffiront plus à «sauver ni fils, ni fille; eux seuls par leur vertu sauveront leur vie» (Ez, 14, 20). Point de liberté créatrice sans responsabilité.