Les cités-jardins : des villes à dimension humaine - Haïm Ouizemann

«Il change le désert en lac et la terre aride en source d’eau, il y fait habiter les affamés, ils y établissent une ville habitable, ils ensemencent les campagnes, ils plantent des vignes qui produisent des fruits...» (Ps. 107, 35-37)

Un retour à la terre En 1898, voit le jour le livre «Demain: une voie pacifiste vers une réforme réelle» («A peaceful path to real reform») qui, sous la plume de l’urbaniste britannique Ebenezer Howard (1850- 1928), de surcroît réformateur socialiste, va révolutionner l’urbanisme moderne. Alors inspiré par le grand architectepaysagiste humaniste américain Frederick Law Olmsted (*1), par ailleurs témoin actif du difficile exode rural, il développe le concept de citésjardins (*2). Le processus effréné d’industrialisation contribuant à l’essor de nouvelles mégapoles (*3), tout en étant responsable de la paupérisation de la classe ouvrière anglaise consécutivement à la concentration du pouvoir économique, le conduisent à concevoir son ambitieux projet socioécologique qui, après avoir pris forme, donne naissance en 1903 à la ville de Lechworth située dans le Hertfordshire (Angleterre).

L’idée centrale du projet constitue en la création d’une véritable «ceinture verte» permettant de recréer une juste symbiose entre le monde de la nature, favorable au rapprochement vers D.ieu, et le développement urbain. Une cité érigée aux dimensions humaines ne peut qu’encourager le dialogue inter-humain, éviter la corruption et favoriser la préservation du précieux éco-système environnemental en enrayant l’incontrôlable et inévitable pollution des ressources naturelles. Cette idée édénique révolutionnaire pour l’époque, de cités-jardins, où l’homme retrouve sa dimension éthique, s’enracine profondément au coeur de la source biblique: «Ordonne aux enfants d’Israël qu’ils donnent aux Levi une part de leur propriété reçue en héritage, comme villes à habiter et vous leur donnerez également un terrain autour de ces villes» (Nomb. 35, 2).

Ce terrain, explique Rashi, constitue un «espace, un lieu vierge, à l’extérieur de la ville, destiné à être un jardin d’agrément; on ne peut ni y construire une habitation, ni y planter une vigne, ni même l’ensemencer». Transformé en jardins ou laissé volontairement vague, il s’étend sur une largeur de cinq cent mètres. Au-delà se déploie sur un kilomètre approximativement, une ceinture verte composée de champs cultivables et exploitables nécessaires aux besoins quotidiens de l’homme (Nomb. 35, 4-5; Sota 27, b). La tradition orale s’attache à préciser l’interdiction formelle de toute modification quant à la destination de cette double zone concentrique: «On ne peut ni transformer le jardin en terres agricoles ni y bâtir une ville, ni transformer ces terres agricoles en jardins » (Arakhin 33, b) et considère le modèle citadin de la tribu des Levi applicable à toutes les autres cités d’Israël (*4). Selon les Sages, «il est interdit d’établir son habitation en un lieu dénué de jardins» (Kidoushin 48, b).

L’intention de ce modèle biblique d’ordre aussi bien moral qu’économique a pour dessein de mettre un frein à l’infinie spéculation financière relative aux biens immobiliers détenus par une riche oligarchie, et ce, en vertu du principe biblique de l’inaliénabilité foncière: «Une terre située au pourtour des villes ne peut être vendue car elle est leur (aux Levi) propriété inaliénable» (Lev. 25, 34). Les prêtres d’Egypte sont détenteurs exclusifs des pouvoirs religieux et économiques : «C’est un décret de Pharaon pour les prêtres qu’ils mangent de ce que leur a donné Pharaon par décret. C’est pour cela que l’on ne vend pas leur terre». (Gen. 47, 22). L’idée directrice consiste à réintroduire un double équilibre, aussi bien social qu’écologique fragilisé par la course au profit. La Torah distingue entre propriétés foncières entourées de murailles et celles qui en sont totalement dépourvues. Pourquoi cette distinction s’avère-t-elle primordiale ?

La raison essentielle réside dans la différence de statut juridique relatif à chaque type de propriété: si les habitations concentrées dans une cité entourée de murs ne sont pas restituées à leur propriétaire d’origine l’année jubilaire venue, les maisons, privées ou non, situées en milieu rural et dépourvues d’enceintes sont soumises au principe de restitution prévu par la loi sur la terre en vertu duquel le champ doit, à l’année du jubilé, obligatoirement retourner à son propriétaire originel: «Vous sanctifierez cette cinquantième année et vous proclamerez la liberté dans le pays, pour tous ceux qui l’habitent: elle sera pour vous Jubilé: chacun de vous rentrera dans son bien et chacun retournera à sa famille» (Lev. 25, 10). Autrement dit, la préservation du caractère rural de la cité dénuée de rempart, grâce à l’inviolabilité de cette double ceinture verte, constitue une limite naturelle imposée au pouvoir de l’investissement immobilier, tout en donnant, alors, au propriétaire d’origine l’assurance de retrouver son bien et la possibilité de se consacrer à ses sources spirituelles, libéré enfin de son aliénation économique. La tribu des Levi, dépouillée de toute richesse personnelle, se voue corps et âme au service exclusif de D.ieu avec pour mission d’enseigner la voie du bonheur : «Les Levi enseigneront Tes Lois à Jacob, Ta doctrine à Israël» (Deut. 33, 10). Le judicieux concept de cités-jardins comporte l’avantage d’une expansion urbaine modérée à densité démographique contrôlée.

Samson Raphaël Hirsh (1808-1888) explique que le principe prohibant la vente (synonyme de modification) façonne de manière significative la vie intérieure de la nation en encourageant «les citadins à continuer à s’occuper d’agriculture». Ainsi, la nation, loin des agglomérations démesurées et inhumaines, reste fidèle à son authentique origine terrestre. La source biblique ne manque pas de rappeler que la première cite humaine doit son origine fondatrice à l’échec consécutif de Caïn d’établir un lien de partage avec Abel. C’est pourquoi les Sages, conscients de ce besoin organique d’appropriation, proposent une voie médiane conjuguant harmonieusement urbanité et ruralité dans l’espoir que ce modèle pédagogique original vienne réparer enfin la faute caïnique. Si la ville de type babylonienne est susceptible d’engendrer la convoitise, le goût du lucre et l’égoïsme, le retour au travail de la terre en milieu urbain rassemble les hommes autour de la noble idée de partage à travers la pratique d’injonctions sociales comme celles ordonnant d’abandonner un coin du champ au démuni:«Tu laisseras la moisson inachevée au bout de ton champ» (Péah Lév. 19, 9-10) ou de distribuer le surplus non récolté: «Quand tu feras la moisson de ton champ, si tu as oublié dans ce champ une javelle, ne retourne pas la prendre, mais qu’elle reste pour l’étranger, l’orphelin ou la veuve...» (Deut. 24, 19). Construire une cité humaine «D.ieu... dit à Isaac : «Ne descends pas en Egypte, réside (SHe’HoN) en Eretz (au Pays)» (Gen. 26, 2) Les Sages interprètent cette injonction dans un double sens.

La signification première porte sur le devoir d’établir une infrastructure urbaine par la création de quartiers (SHe’HouNa) englobant aussi bien la réalisation que la gestion du complexe réseau d’eau, égouts, électrique. Le second aspect de cette création de quartiers implique que ceux-ci servent, par l’originalité de leur conception, de réceptacle à la vibrante Présence (SHe’HiNa) divine (Gen. Rabba 44). N’est-il pas rapporté au sujet de Rabbi ‘Hanina (Ketoubot 102, a) qu’il «aplanissait les routes et réparait les obstacles urbains par l’amour qu’il portait à Israël afin qu’aucune créature ne puisse être portée à médire» contre la terre d’Israël? Le judaïsme élargit considérablement le concept de cités-jardins en y introduisant des notions écologiques aussi fondamentales que celles concernant l’environnement durable afin que les générations futures aient la chance, si ce n’est le rare privilège de respirer un air pur, de boire une eau saine et de se nourrir de fruits et légumes fraîchement cueillis. L’élément de l’eau est si primordial que les Sages réprimandent l’attitude irresponsable du roi Ezechias, qui estima justifié d’obstruer la source de Siloé dans le but d’empêcher le roi d’Assyrie, Sennacherib, d’y boire dans l’espoir d’entraver la conquête de Jérusalem (Pessa’him 56, b). Quant à l’élément de l’air, Rashi remarque qu’une densité trop importante constitue «un obstacle au passage de courants d’air pur et que les jardins et les vergers situés à proximité des maisons contribuent à la création d’un air agréable» (Ketoubot 110,b). Rashi met en garde contre les désastreuses conséquences sanitaires engendrées par une construction agressive. Il constate, cependant, la notoire et bienfaisante influence des espaces verts sur le micro-climat tempéré.

La tradition orale évoque ceux qui avaient coutume, en dehors de la période de Souccot, de s’installer dans la Souccah (Tente) à l’occasion de Shavouot (Fête commémorant le don de la Torah), époque favorable aux courants d’air pur (Souccah 27, b) (*5). Sur le plan des moeurs, les sages défendent le principe selon lequel toute atteinte à la vie privée constitue une grave infraction. Les maîtres de l’architecture urbaine moderne, au stade de l’élaboration des plans d’habitation, doivent s’efforcer d’éviter le délicat «face-à-face», situation dérangeante sur le plan de la pudeur personnelle (Baba Batra 3, 7). Bil’am échoua dans sa tentative répétée de maudire Israël grâce au respect et à l’esprit de pudeur qui régnait au sein du camp hébreu: «Bil’am leva les yeux et vit Israël campant d’après ses tribus» (Nb. 24, 2). Rachi explique que «leurs portes n’étaient pas ouvertes l’une vis -à-vis de l’autre, de sorte que personne ne pouvait regarder à l’intérieur de la tente de son voisin» (Rashi Nb. 24, 2).

Aujourd’hui, de nombreuses organisations et cercles environnementaux, en Israël, conjuguent leurs efforts pour améliorer les dégâts engendrés par l’urbanisme envahissant et tentent d’introduire le concept d’agriculture en zone urbaine (*6). Ce concept, déjà largement développé en Europe, s’avère d’une importance capitale sur le plan national. En ce sens, il ramène l’homme, surtout en temps de crise économique, à son origine terrestre et aux valeurs de partage et d’amour dans le respect commun du maintien des ressources naturelles afin que la génération future connaisse, elle aussi, le bonheur de jouir des ressources naturelles de ce globe qui, comme une mère nourricière, nous sustente pour y vivre sereinement. (*1) Créateur de Central Park à New-York (*2) La cité-jardin est «un lotissement concerté où les habitations et la voirie s’intègrent aux espaces verts publics ou privés et destiné généralement en France à un usage social» (Service de l’inventaire du patrimoine). (*3) Le seuil fixé par l’ONU définissant une mégapole est estimé à 8 millions d’habitants. A ne pas confondre avec mégalopoles (conglomérat de plusieurs métropoles à l’image de New York) dont Gottmann rapproche de la Rome antique: «La Megalopolis fait un peu figure déjà l’époque présente de ce que fut la Rome impériale du monde antique» («l’Amérique» hachette pp.175) (*4) (Hil’hot Shemitah Chap. 13, 4-5). (*5) La nouvelle loi (22/07/08) sur la préservation de l’air pur entrée en vigueur en Israël devrait permettre de lutter efficacement contre les agents polluants. (*6) 91% de la population en Israël occupe.