L’énigme poétique - Hervé Rehby
La poésie hébraïque s’identifie complètement à
la performance du Cantique des Cantiques, qui
reste le texte biblique le plus commenté, toutes
religions ou cultures confondues.
La beauté de cette poésie en prose est sans pareille,
et des générations de Juifs ont vibré à sa récitation,
sans la gêne supposée qu’un texte plutôt de facture
érotique aurait pu naturellement engendré. Et comme
pour rassurer les éternels grincheux que la question
sexuelle pourrait effrayer, la tradition nous a légué les
habitudes d’une lecture synagogale à l’entrée de Shabat
où les pères rivalisent avec leurs fils.
Pédagogique avant tout. On doit à Rabbi Aqiva, ce fils de converti, d’avoir imposé le Cantique des Cantiques dans le canon biblique juif en formation à l’époque des Tannaïm. Dans une fameuse et brève sentence de la Mishna, Rabbi Aqiva déclare sans être contredit : « si tous les textes de la Bible sont saints, le Cantique des Cantiques est plus Saint que les saints » (Yadaïm-III/5). En redonnant au mot QaDoSH – Saint, son sens de – distant, séparé, à part, on comprend mieux la réplique de R Aqiva : si les textes de la Bible, si tous les chants et poèmes sont à part, alors le Poèmes des Poèmes ou Chant des Chants est encore à part de ceux qui sont à part.
On perçoit également le clin d’oeil que le grand maître adresse à ces élèves au décours de la destruction du Temple : la Bible est désormais l’espace de remplacement du Temple détruit, une grammagraphie pour une géo-graphie perdue, sans bornes, par la lecture infinie et par l’interprétation désormais abyssale des textes. Si pour R. Aqiva, la Bible était donc le Temple – le Saint, le Cantique des Cantiques devenait par prolongement analogique le Saint des Saints, cet espace où seul le grand prêtre pénétrait, et avec quelles précautions, le jour de Kippour. Pénétrer dans cet espace était dangereux, mortel comme l’expérimentèrent, selon le Midrash Rabba, les enfants d’Aaron, Nadav et Avihou.
L’intention de R. Aqiva n’était-elle pas aussi de nous mettre en garde contre le risque encouru à la pratique de la Poésie identifiée au Cantique « sulfureux » de Salomon, à la fréquentation libre de ses arcanes, à l’analyse de ses ressorts inconscients, comme autant d’indices dans la compréhension de l’imaginaire et de l’identité du peuple d’Israël. Le travail poétique devient du même coup effort de mise à distance, de séparation, de mise en relief de l’étrangeté intrinsèque du banal Sauf à considérer le livre des Psaumes, attribué à David, comme un recueil de poèmes, ce qu’il est certes en partie, il y a peu de textes bibliques qui se prêtent à l’appellation de poèmes. Cela ne veut pas dire que les Juifs de l’Antiquité ne produisaient pas de poèmes. Leur idée de la chose était en tout cas différente de notre approche standardisée par le développement de l’interculturel, de la chanson et de la production d’objets « poétiques » en série pour une consommation immédiate. Quel mot les Hébreux utilisaient-ils pour désigner leur poésie ? L’hébreu utilise le mot SHYR de la racine SHR, à proprement parler – chanter, cantiler.
On distingue parfois la forme masculine SHYR de la forme féminine SHYRaH sans que l’on sache vraiment la différence que faisait les Anciens entre les productions poétiques. La distinction moderne entre SHYR – chanson et SHYRaHpoésie est commode mais reste insatisfaisante du point de vue de l’histoire de ces mots. Lorsque les rédacteurs de la version grecque de la Bible, dite des Septante (à partir de 270 av. JC), ont traduit le Cantique, ils ont utilisé le mot grec Asma pour l’hébreu SHYR. Ce mot, rare dans l’Antiquité, est encore en usage en grec moderne et signifie – chanson. Il s’apparente au verbe Ado – chanter, célébrer, qui donne le nom Aoidos - chanteur, chantre, transcrit littéralement en français par Aède. Cette même racine donne les mot Odé et Odos – chant et chanteur, beaucoup plus courants que Asma, d’où le français Ode désignant un poème lyrique, cher à V. Hugo et à P. Claudel. Ces traducteurs de la Septante ont semble-t-il pris le soin d’éviter le mot Odé pour traduire le mot SHYR. Quant à la Vulgate, traduction latine de la Bible (5ème siècle av. JC), elle n’a pas traduit le premier verset du Cantique, escamotant du coup le problème de traduction du mot hébraïque SHYR.
Pourquoi ? Voilà qui nous égarerait de notre sujet. Toutefois, il se pourrait que ce texte du SHYR HaSHYRYM ait quelque lien avec la Grèce et son chant – poème national, inégalé en son genre également, c’est-à-dire L’Iliade et L’odyssée d’Homère. La nomination de notre Cantique deviendrait une revendication de la culture juive contre l’hégémonie culturelle écrasante de la Grèce, notamment à l’époque post-maccabéenne où s’écrivit probablement la traduction du Cantique des Cantiques. Ce titre énigmatique signifierait le Cantique (hébraïque) qui supplante les Cantiques (des grecs, et ceux d’Homère en particulier). Le Cantique s’oppose aux chants de l’Iliade et l’Odyssée, par sa brièveté. Mais un lien très fort unis ces trois oeuvres poétiques : la figure de la Femme, et son rapport à l’homme la désirant. Dans l’Iliade, Hélène, dont le nom signifie « la grecque », est infidèle à son mari et part avec Pâris le troyen ; L’infidélité d’une femme est le prétexte à une guerre entre deux civilisations majeures de l’époque ! On en frémit ! Les Juifs se rappelaient le verset de la Torah : « tu te lieras à une femme et un autre homme la possèdera » (Dev.28-30).
La figure féminine de l’Odyssée est un rachat en quelque sorte de celle d’Hélène, la débauchée : pour Pénélope, épouse de l’aventurier Ulysse, et dont le nom signifie littéralement « la fileuse », la patience et la fidélité priment sur toute autre considération pulsionnelle ou sentimentale. Aucun de ses prétendants ne la possèdera, jusqu’au retour in extremis d’Ulysse. Quoique… En regard de ces figures féminines grecques, apparaît dans sa fraîcheur et dans sa candeur, impudique mais sans excès, amoureuse et sincère, la femme du Cantique des Juifs, et telle que l’idéalisent les Juifs, encore aujourd’hui. C’est elle qui déclare à ses soeurs et à ses filles : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles ou par les biches des champs, n’éveillez pas, non, ne réveillez pas l’amour, jusqu’à ce qu’il le désire » (Cant.3-5). C’est dans l’analyse contrastée de ces figures féminines, entre Hélène/Pénélope (les grecques) et la Sulamite (la juive) que le Cantique trouve sa pleine justification poétique. Si le cantique des cantiques est un modèle éternel de poésie, il reste à définir ce que le mot poésie charrie de contenu énigmatique. Le mot poésie vient du grec poiesis, littéralement « création, fabrication », d’où action de faire des vers, de composer des oeuvres poétiques.
Le verbe poiein signifie – faire, et le français l’utilise dans des mots savants, notamment du domaine médical. Il est remarquable de constater qu’au MoyenÂge, l’hébreu a emprunté ce mot grec pour fabriquer les mot de PYOUT et PaYTaN signifiant – poème liturgique et chantre. La poésie serait donc dès son origine un art lié à la capacité de faire, de fabriquer de l’inattendu et de l’inexistant à partir du préexistant, avec une capacité permanente de surprendre l’auditoire. C’est ce verbe poiein que la Septante utilise pour traduire l’infinitif La’aSSOT du verset de Bereshit « Et Dieu cessa au septième jour de travailler à toute l’oeuvre qu’il avait créée pour faire (La’aSSOT en hébreu – Poiesai en grec) (2-3). Pour faire ou peut-être « Parfaire ». La poésie devient ainsi acte issu de la volonté de parfaire le monde. Elle est un cadeau de Dieu, une invitation à côtoyer le caché, à entrevoir les tréfonds de la nature du monde et de l’Homme. C’est pourquoi cette injonction est proclamée à l’entrée du Shabat : ce qui nous intéresse, en tant que Juifs, ce n’est pas tant la création du monde par Dieu, mais bien la capacité qu’il a mise en nous de parfaire ce monde, c’est-à-dire de le poétiser au sens premier, originel et éternel du terme.
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