Le rêve sioniste et sa réalisation - Haïm Ouizemann

“Ce n’est pas seulement nos ancêtres que D.ieu délivra d’Egypte mais avec eux leurs descendants» (Aggadah de Pessah).
«Lorsque D. ramena les captifs de Sion, nous croyions rêver» (Ps.126, 1).

14 mai 1948 (5 Iyar 5708) : “En Eretz Israël naquit le peuple juif, là se façonna son caractère spirituel, religieux et national. C’est là qu’il réalisa son indépendance, créa une culture d’une portée à la fois nationale et universelle et fit don de la Bible au monde entier... En
vertu des droits naturels et historiques du peuple juif, ainsi que de la résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies, nous déclarons la création de l’Etat juif en Eretz Israël qui portera le nom d’Etat d’Israël».

Ces paroles commémorant la résurrection de l’état d’Israël, extraites du texte du Rouleau de la Déclaration d’Indépendance, lu par David Ben Gourion, marquent sans aucun doute un tournant sans précédent dans l’histoire générale du vingtième siècle aussi bien pour Israël que pour l’humanité entière. En effet, pour la première fois, un peuple soumis aux vicissitudes d’un si long exil, trouve la
force de se relever : «Je briserai le bois de vos jougs et vous ferai revenir la tête haute» (Lev. 26, 13), en s’émancipant grâce au retour sur sa terre, comme promis aux Patriarches.

Ainsi, bien avant le mouvement des «Amants de Sion» (1881 Yehoudah Leib Pinsker («Auto-Emancipation»), Lilenblum et le Rav Samuel Mohaliver), le Sionisme religieux (Yehouda Elkalaï, Zvi Kalisher et HaNatziv), se donne pour objectif, à travers la synthèse
entre religion et nationalisme juif, de faire recouvrir au peuple juif sa liberté politique afin de créer les conditions de la résurrection en Eretz Israël, physique (retour des exilés, reconstruction des ruines et conquête du désert) comme spirituelle (respect de la Loi biblique) de la nation juive au sein d’un Etat libre. Plus tard, au premier Congrès sioniste (Bâle, 1897) est créée «l’Organisation sioniste mondiale» par Théodore Herzl, auteur de «l’Etat des Juifs».

Ce fut l’acte fondateur de l’Etat d’Israël., entériné par Hillel Silver, Président de l’organisation sioniste américaine, au cours du «Programme Biltmor» (1942): «la création d’un Etat juif souverain en Eretz Israël». Le deuxième pôle de la résurrection nationale sera celle de la langue, l’hébreu, grâce à l’oeuvre immense accomplie par Eliezer ben Yehoudah. Après deux mille ans de Diaspora, tel le Phénix, Israël ressurgit de ses cendres «comme un tison sauvé du feu» (Zacharie 3) et réussit à se constituer en Etat souverain, libre de mener sa politique intérieure aussi bien qu’extérieure et de choisir les couleurs de son drapeau, emblème de son Indépendance. Pensé et conçu dès 1886 à Rishon-Le-Zion, le drapeau d’Israël, véritable parabole, s’inspire du châle de prière traditionnel avec ses bandes bleues (Ex. 28; 39; Nb 15) rappelant les vêtements du Grand Prêtre et les toiles du Tabernacle (symbole du respect de la Loi biblique et de la Présence divine).

L’étoile centrale rappelle le «Bouclier de David» (Pessa’him 117) symbole du soutien indéfectible de la Providence divine pour son peuple, de l’unité religieuse et politique régnant au sein du royaume davidique, de la rédemption nationale et la venue du Messie. Le blanc rappelle le Lys, symbole de pureté et de la royauté davidique. La cinquième coupe : la réalisation de la promesse Au-delà des symboles, quel sens peuton dégager de cette indépendance pour Israël qui, des siècles durant, survécut sans institution étatique ?

Le Rav Ouziel (1880-1950), Grand Rabbin d’Israël, vit en cet instant historique la concrétisation de la parole biblique: «Nous sommes devenus le peuple de D.ieu» (…) dira-t-il, «car désormais nous nous sommes libérés du joug de l’asservissement des nations, du mandat (britannique) qui visait à nous étouffer à mort… Cette déclaration (d’Indépendance) permettra d’ouvrir les portes du pays aux exilés vers l’héritage de D.ieu… et réservera au peuple une place d’honneur parmi les nations…Ce Jour est un jour de fête aussi bien pour Israël qui retrouve sa place en Israël que pour tous les dispersés…Notre devoir est de remercier D.ieu pour sa grâce et de déclamer en chantant : “En ce jour que D.ieu a fait, réjouissons-nous et soyons dans l’allégresse». (Ps 118), expression sublime de la résurrection historique de la souveraineté d’Israël anéantie deux mille ans plus tôt après la chute de Massada (73) et la répression de la grande révolte menée par Shimon Bar Kochva (132-135).

Les Sages affirment que «le jour du retour des exilés est aussi grand que le jour où furent créés le ciel et la terre». Autrement dit, l’indépendance de l’Etat d’Israël constitue en soi une nouvelle création au sein de la continuité temporelle. Saisir la portée de cette nouvelle naissance n’est pas chose aisée. Cela suppose que nous portions constamment notre regard sur la longue et complexe gestation messianique dont la création de l’Etat hébreu -utopie réalisée- constitue une étape conditionnant la réalisation du sionisme prophétique : «Car les yeux (des Hébreux) dans les yeux (de D.ieu) saisirent que l’Eternel rentra dans Sion» (selon un commentaire sur Isaïe 52). Ainsi au soir du Seder sont versés quatre verres de vin en référence aux quatre étapes de la Rédemption : «Je vous extrairai des tribulations d’Egypte et vous délivrerai de la servitude, Je vous affranchirai…et vous adopterai pour peuple» (Ex. 6). Rabbi Tarfon (Pessahim) lie le cinquième verbe :


«Et Je vous conduirai dans le pays que j’ai solennellement promis à Avraham, Isaac et Jacob» à ces quatre verbes. En effet, celui-ci marque, selon ce Maître de la Mishna, la continuité logique et naturelle entre la Sortie d’Egypte (les quatre premiers verbes) et l’entrée inéluctable des Hébreux en Canaan (le cinquième verbe), accomplissement de la promesse. Il ne peut en aucun cas y avoir de discontinuité dans la marche de l’histoire. Si les Hébreux sont sortis d’Egypte, alors indubitablement, ils arriveront au but ultime de leur longue marche : la formation en terre d’Israël d’une société modèle indépendante. Ainsi, après la guerre des Six jours, le Rav Goren, inspiré par ce Sage, était d’avis de boire cette cinquième coupe très chargée symboliquement.

Alors pourquoi la majorité des Sages préférèrent-ils pourtant séparer les quatre coupes de la cinquième, laissée en attente ? Les disciples du professeur Nehamah Leibovich expliquent que la rédemption à laquelle se rattachent les quatre verbes ne dépend que de la volonté de D.ieu, contrairement au cinquième verbe «Je vous conduirai» dépendant des oeuvres humaines. Nous sommes responsables par notre conduite de notre entrée ou non au pays d’Israël. Même Moïse, le prophète parmi les prophètes, dévoué corps et âme aux Hébreux, ne put jouir du mérite de pénétrer en Eretz Israël, après s’être attribué à tort le jaillissement des eaux du rocher à Mara. Le Rav Soloveychik est, lui, d’avis que cette séparation, loin d’occulter l’importance de l’entrée en Israël, met l’accent sur l’objectif principal de la sortie d’Egypte, à savoir le don de la Torah, étape obligatoire préparant Israël à sa mission de «Nation sainte», justifiant ainsi notre droit à la promesse du don de la terre.


Israël et la terre : la révélation des temps derniers Quant au mérite d’Israël à hériter de la terre promise, nombreux sont les Sages
qui s’y sont penchés. « Rabbi Abba dit : « Et maintenant montagnes d’Israël, sortez vos branches et portez vos fruits pour mon peuple, Israël, car proche est sa venue» (Ez. 36 ; Sanhédrin 98). L’abondance des fruits, la production agricole sur la terre d’Israël (rappelons les cultures dans le sable du Goush Katif, les cédrats de Neot Kedoumim… le goût suave des fruits du pays…) témoigne, mieux que toute autre parole, du lien indéfectible entre le peuple et la terre, du rapport amoureux fécondant cette dernière, indépendamment de tout mérite : les nouveaux Hébreux regagnent -montent- par vagues successives en Terre Promise. L’Alyah, (immigration) signifie littéralement «montée» (Gen. 50). L’élévation spirituelle d’Israël est étroitement liée à la montée physique en Eretz Israël. (Cf encadré); le désert assoiffé renaît à la vie et les ruines où les chacals hurlaient sont reconstruites.


«Vous conquerrez le pays et vous vous y établirez; car c’est à vous que je le donne… “ (Nombres 33). «Allez prendre possession du pays que l’Eternel a juré à vos pères… de donner à eux et à leur postérité après eux» (Deut 1). Selon Nahmanide, hériter de la terre et l’habiter est une obligation. La terre, en quelque sorte, se refusa à livrer sa force à d’autres peuples. L’abondante production agricole (et plus tard industrielle), signe de rédemption physique d’Israël, signifie bien la fin de la dépendance économique et sécuritaire des nations : «Elle coule solitaire la source de Jacob, sur une terre riche de blé et de vin, sous les cieux lui versant la rosée» (Deut. 33). Pourtant, le recouvrement de la liberté physique, certes, nécessaire au développement économique stable de la nation juive, suffit-il à l’élever au rang de nation pleinement indépendante ?

Cette résurrection physique s’avère n’être qu’une étape transitoire (vision des ossements desséchés Ez. 37). C’est, en fait, l’accession à l’échelon supérieur de dimension spirituelle, souhaitée par le sionisme religieux, qui déterminera l’entière indépendance dont l’Etat d’Israël et ses institutions garantissent le maintien. La nation hébraïque, alors respectueuse des valeurs bibliques
universelles et de l’éthique prophétique, devient alors capable de s’émanciper en développant une culture originale et une identité juive dans un esprit de tolérance et de respect mutuel. Ainsi se réalise le rêve, entre sionisme et prophétisme, de devenir «Un royaume de prêtres et une nation sainte» et les Nations reconnaîtront Jérusalem comme la capitale d’Israël, car “de Sion sort la
Torah» (Isaïe 2) et valideront le lien si particulier qui unit la terre au peuple hébreu : «De nouveau des vieux et des vieilles seront assis sur les places de Jérusalem…» (Zacharie 8, 4).


N’est-ce pas Ben Gourion, celui-là même qui prononça la Déclaration d’Indépendance, qui disait : ‘’ Celui qui ne croit pas au rêve n’est pas réaliste».