La parole créatrice ou l’esprit de la lettre - Haïm Ouizemann

« Ainsi parle le Seigneur : Si mon Alliance avec le jour et la nuit pouvait ne plus subsister, Je cesserais les lois du ciel et de la terre » (Jér. 33, 25)

Intériorité de la lettre : secret du «tsimtsoum» (contraction)

Au commencement l’Eternel apposa son sceau sur toute la Création : celui de la Vérité. (EMeT) «BereshiT ( ת) BarA ( א) E.lohiM» מ) ). «Au commencement D.ieu créa» (Gen. 1, 1). Le terme EMeT («Vérité») transparaît à travers les lettres finales encore désordonnées des trois premiers mots débutant la Bible et ne s’ordonnent qu’à partir du septième jour de la Création, le Shabbat, jour béni et sanctifié par le Seigneur, D.ieu : «barA E.lohiM la’asoT» («que D.ieu créa pour faire») (Gen. 2, 3). Cette bénédiction décisive dans la détermination du sens insufflé à la création, constitue la source suprême ordonnatrice assurant l’harmonie régnant au sein de l’univers.

Le Nom du Seigneur, l’insondable tétragramme Y.H.W.H, constitue le code par lequel toute vie doit son existence et son renouvellement. La Création au terme de son parcours révèle en filigrane la signature divin à travers le notarikon du tétragramme «Yiom Hashishi Wayekhoulou Hashamaïm» («...le sixième jour. Et le ciel et la terre furent terminés...» (Gen. 1, 31-2, 1). Les vingt-deux matrices composant l’alphabet hébreu ne constituent pas uniquement l’expression de cet ordre mais se trouvent, dès l’origine, être déterminantes, grâce à leur savante combinaison, sur le complexe déroulement du processus créatif; ainsi la dimension matérielle au sein de la création est-elle étroitement dépendante de la dimension spirituelle. «Ainsi le Saint, Béni soit-Il, consultait la Torah et créait l’Univers (bereshit), au commencement» : «c’est par moi (Bi) qui fus au commencement (reshit) que D.ieu créa l’Univers» (dit la Thora).

Autrement dit par la Thora, la Cause primordiale du Tout que «D.ieu m’appela à l’existence au début de son action» (Prov. 8, 22). L’exégèse ose user d’un anthropomorphisme en avançant l’idée que D.ieu planifia et édifia son monde grâce à la méditation des lettres encore voilées à la connaissance de l’humanité : la contemplation (HaBeT) est en hébreu l’anagramme du terme bonté (ToVaH)*1. Sa racine verbale (N.B.T.) évoque la racine des verbes bourgeonner, germer signifiant la présence d’une intention cachée, d’un programme éthique inscrit en potentiel au coeur de la Création qu’il incombe à l’homme, voie médiane entre ciel et terre, de découvrir, féconder et développer. La Thora nommée pédagogue («ouman») offre par l’herméneutique de son étude une maïeutique où «la lumière cachée (littéralement «plantée» au sein de la Création) (Ps. 97, 11) s’ouvre, dévoilant l’empreinte de la Vérité (amen). Le devoir du moré, de celui qui enseigne la Loi et montre la voie, du maître authentique consiste, par la maîtrise de la lettre et du langage, à conduire son disciple à se mieux connaître afin d’acquérir une vision globale et unificatrice de la réalité, dans le sens d’une conscience altière totalement dirigée vers le bien général du genre humain.

D.ieu aurait créé le monde – la HaWaYaH (existence du réel) à partir des quatre caractères formant le tétragramme divin Y.H.W.H (essence divine), c’est-àdire son propre Nom. Ainsi la Création serait-elle le fruit du regard que D.ieu projette sur sa propre essence. Au questionnement de Moïse sur le Nom de D.ieu, il lui est répondu «Je suis qui Je suis» («Ehyé asher Ehyé» (Ex. 3, 14) dont la guematria (somme des lettres hébraïques : 441) équivaut à «Emet», («Vérité») (441). Autrement dit, la contemplation profonde du monde intérieur permet de «toucher», d’effleurer la chose divine que le monde matériel révèle. A l’homme, le devoir de lutter contre la loi entropique du dépérissement de la matière par le rétablissement de l’ordre initial des caractères divins, comme cela fut le cas au septième jour de la Création par D.ieu, afin de découvrir la Vérité et d’atteindre à une pleine conscience de la Présence divine dans la nature : «Ysme’hou Hashamaïm Wetaguel Harets» («que les Cieux se réjouissent, que la Terre soit dans l’allégresse...» Ps. 96, 11) que dans l’histoire: «Yavo Hamelekh WeHaman Hayom» («que le roi et Haman viennent aujourd’hui») (Esther 5, 4); «kY khaltaH alaW hara’aH» («...que le mal était décidé pour lui... - Haman») (Esther 7, 7).

Quant à la deuxième lettre de l’alphabet hébreu (Beit) pourquoi débute-t-elle le livre de la Genèse et non point le Aleph, première lettre et premier caractère du nom de D.ieu? Le Beit, dont la valeur binaire évoque les multiples facettes de l’Un, est la marque de la bénédiction divine (Berakha) s’épanchant dans toutes les sphères de la Création, grâce d’une part au retrait de D.ieu («contraction, limitation», la Création entière témoignant de Sa grandeur) et d’autre part au rapport à notre Double, ouverture féconde privilégiant la relation à l’Autre considéré dans sa différence complémentaire. Encore une fois, l’homme est investi de la difficile mission de restaurer l’unicité grâce à son intention portée sur le lien unissant les lettres. Comment cela se fera-t-il? Par l’étude et la méditation profonde des lettres de la Torah. En effet, si D.ieu créa son univers en débutant par la lettre Beit liée à la division, au bi-polarisme, (sa valeur numérique, deux, paraissant introduire le dualisme), Il fait cependant don des dix Paroles à Moïse et à Son peuple bien-aimé.

Or, les Dix Paroles commencent par le Aleph ( א) de «Anochi» «Je suis l’Eternel Ton D.ieu» (Ex. 20, 2), première lettre de l’alphabet hébraïque, (de valeur numérique Un) signifiant ainsi que l’application des injonctions divines permet de tisser à la fois un fil indéfectible entre les injonctions que l’homme se doit d’appliquer à l’égard de l’Eternel D.ieu et celles qui impliquent un rapport de droit et de justice à l’égard du prochain. La lettre Aleph ( א) se compose de trois matrices fondamentales : un waw ( ו) qui la traverse en diagonale et deux Yod ( י-י ). L’addition de leur valeur respective (6+10+10) aboutit au chiffre 26 correspondant au tétragramme Y.H.W.H. (10+5+6+5). Ce chiffre (26) équivaut à 2 x 13, deux fois la valeur numérique du mot amour (AhaVaH): l’amour unissant le peuple d’Israël à D.ieu (Deut. 6, 5) ainsi que celui de l’homme envers son prochain (Lev. 19, 18).

La fragile créature qu’est l’homme lance un véritable défi aux lois de l’entropie, de dégénérescence de la matière et doit concentrer ses efforts afin de permettre à la Création de perdurer : «c’est grâce à la Sagesse (la Torah) que l’Eternel a fondé la terre» (Prov. 3, 19; Genèse Rabbah 1). Autrement dit, les lois physiques et biologiques régissant ce monde matériel ne doivent leur régénération permanente que par l’amour du droit, de la justice et à la force de retenue et de maîtrise de soi : «Reish Lakish dit: «Je suis le D.ieu Tout puissant (El Shaddaï), Je suis Celui qui a dit au monde: ‘’Assez’’» (Haguiga 12, a). L’acte créateur est un acte de contraction.

Gershom Sholem, spécialiste de l’étude de la Kabbale explique que «le premier acte de l’En-Sof, l’Etre infini est... non pas en dehors, mais un pas à l’intérieur, un mouvement de recul, de retour sur soimême, de retraite à l’intérieur de soi-même. Au lieu d’une émanation, nous avons à l’opposé, une contraction... le tsimtsum signifie un acte de négation et de limitation... un acte de jugement» («Les grands courants de la Mystique juive, Payot p. 278). Dans le cas de Pharaon réfutant catégoriquement la présence de D.ieu en ce monde matériel et refusant, par conséquent, la libération des Fils d’Israël, les caractères composant le Nom de D.ieu sont renversées : « Et voici que la main de D.ieu sera (HoWYaH) sur ton troupeau » (Ex. 9, 3). Le monde de la nature du déterminisme n’a pas été achevé définitivement par D.ieu.

Une place est réservée à notre vie intérieure, espace intime de l’infini où s’ajustent les lettres divines forgeant de manière significative l’édification du monde. Pour preuve, Eli le Grand- Prêtre, préoccupé par ses fils pécheurs, projette son trouble sur la réalité : observant superficiellement Hannah, future mère de Samuel, remuer les lèvres, il la croit ivre (ShiKoRah I Sam. 1,13) au lieu de la considérer comme apte (KeSHeRah) à s’entretenir au Transcendant et recevoir la parole divine comme Sarah (KeSsaRaH) *2, la matriarche, qui, de stérile devint féconde. Le judaïsme enseigne que le monde n’est pas figé, que l’homme, à l’instar de D.ieu, le crée à chaque fois de nouveau par sa pensée et par sa parole, matériau ayant servi à la merveilleuse Création: «Ne lis pas fils (Banim) de l’étude mais les bâtisseurs (Bonim) du monde».

Parole créatrice et libératrice Les Sages d’Israël expliquent que Moïse, consécutivement à la fabrication du Veau d’or, ne brisa pas de sa propre initiative les Tables de l’Alliance, don sublime que D.ieu offrit à l’humanité, mais fut incapable de les retenir entre ses mains. Elles lui échappèrent après que les lettres saintes gravées au coeur même de la pierre, matière fossile rendue inerte, s’envolèrent pour retourner à leur source pure (Bereshit rabbah 46). Ces caractères, emplis d’énergie créatrice et de lumière, caractérisent l’esprit saint animant ce monde. La libération de cette force incommensurable n’est produite qu’à travers la parole: «Béni soit Celui qui parla et le monde fut, Béni soit Celui qui dit et crée» (extrait de la prière du matin). Si D.ieu, certes, a créé l’univers, celui-ci ne se renouvelle que par la participation de l’homme qui, par la pureté de son esprit, de son discours et de son expression, contribue au maintien de la matière, l’empêchant de sombrer dans le tohu-bohu. Onqelos identifie la création de l’âme humaine à la faculté extraordinaire de parole.

(Onqelos sur «vayehi ha’adam lenefesh ‘haya» -Et l’homme devint une âme vivante- (Gen. 2, 7) Le substantif Pé (bouche, l’orifice de l’oralité), selon le système de la plénitude par extension du terme hébraïque («pashout oumelo») équivaut au nombre 91 dont la valeur est semblable au tétragramme (dévoilement de Sa Présence) conjugué au nom A.donaï (Maître sur la nature et D.ieu exerçant le librearbitre). L’homme détient donc le pouvoir de transformer, en bien ou en mal, le rapport étroit liant ces deux attributs garants du délicat équilibre sur les forces de la matière. «D.ieu créa son univers (‘olam) sans labeur ni effort (‘amal), A peine eut-il parlé que furent créés les cieux» (Bereshit rabbah 3, 2). Si la lettre s’apparente au long processus de formation et d’élaboration aboutissant à la lente émergence de la vie, la parole au contraire est immédiatement créatrice. Connaître D.ieu, c’est avant tout connaître sa Parole : «Et Samuel ne connaissait pas encore D.ieu, il ne connaissait pas encore Sa Parole» (I Sam. 3, 7). Eli, le grand-Prêtre, confus de son erreur d’estimation sur l’attitude de Hannah finit par la bénir:

«Et que D.ieu t’accorde ce que tu lui as demandé» «ShéLaTeKH» – ta requête ou supplique- (I Sam. 1, 17). Or, ce mot écrit sans le Aleph habituel, devient proche du terme ShiLiaTeKH - ton placenta- celui de Hannah). La parole colporte en son sein l’intention créationnelle. La prière d’Eli est une bénédiction car elle enferme déjà en germe le souhait profond exprimé par Hannah de porter la vie. Parler, c’est donc créer et collaborer à l’oeuvre de sanctification de ce monde guetté par le danger de dépérissement. Dans notre monde submergé par le flot de l’information non traitée ou déformée, il n’est point de lettre ou de parole qui soient neutres; l’homme doit donc concentrer son attention sur le sens de ce flot et parallèlement surveiller ses dires : «J’ai déposé mes paroles dans sa bouche... afin de planter (de nouveaux) cieux et déployer une terre (nouvelle) (Isaïe 51,16). 1 le b ( בּ ) et le v ( ב) en hébreu sont le même caractère. Leur prononciation varie selon qu’il s’y trouve ou non un point. *2 Le Sh ( שׁ) et le S ( שׂ) constituent la même lettre. La vocalisation change en fonction de l’emplacement du point placé ou a droite ou a gauche.