Juifs et noirs de France, une relation à l’épreuve - Rose Derai

L’actualité nous renvoie l’écho de tensions et de malentendus entre Noirs et Juifs. Deux communautés, qui tout au long de l’histoire, pourtant, se sont rencontrées et transmises leurs savoirs. Comment et pourquoi, aujourd’hui, ces divergences prennent-ils le pas ? Retour sur une relation riche et compplexe.

Juillet 1995, à Paris. Edouard Nduwa, un des fondateurs de l’Amitié Judéo-Noire, assiste au rassemblement de « La Nation de l’Islam », un mouvement afroaméricain, crée par Louis Farrakhan, leader antisémite et très controversé. Devant son public, le représentant français s’engage dans un violent discours contre les Juifs avec son lot de clichés habituels, tout y est, « la réussite sociale, le juif esclavagiste, la concurrence des mémoires, le lobby juif », explique Edouard Nduwa, né au Congo et converti au Judaïsme. « Pour autant, je ne m’inquiète pas. » En effet, le succès n’est pas au rendez-vous et « les Noirs présents n’adhèrent pas au discours. Mieux, ils le contestent et se moquent ».

 

« Et puis, à cette époque, un antisémitisme ‘noir’ me paraissait inimaginable. » A cette époque, Juifs et Noirs unissaient leurs forces contre le racisme et Elie et Dieudonné nous faisaient encore rire dans leurs sketches où M. Cohen et M. Bokasssa se balançaient des insultes racistes… « Mais en quelques années, un ressentiment est monté chez une partie de la communauté noire, reprend Bernard Koch, médiateur interculturel, auteur d’un blog de sensibilité juive DIASPORABLOG et conseiller de l’Imam de Drancy, Hassen Chalghoumi. Un malaise savamment manipulé par des gens comme Dieudonné ou Kémi Seba de la Tribu K. » « Ils ont récupéré cette misère humaine, qui existe… Il ne faut pas non plus l’ignorer. » Doc Gynéco, lui, s’indigne. « Ce que fait Dieudonné est aberrant ! Il participe à la banalisation générale des idées du Front National, et de l’antisémitisme . Pourtant, en tant que Noir, il devrait ressentir ce qu’est être juif, les souffrances » « Mais cet homme est un antisémite, c’est une maladie. » Il poursuit, « je suis fatigué aussi d’entendre des stéréotypes sur les Juifs et l’argent. C’est vrai qu’on trouve des Juifs dans les banques, le cinéma… Où est le problème ? Ce n’est pas un tabou. Il y a autant de Noirs dans le football.» « J’ai toujours trouvé injuste ce qui arrivait au peuple juif. D’ailleurs, il faudrait le protéger davantage. Sinon on va se réveiller encore trop tard… »

 

Proximité culturelle En 2006, avec le meurtre d’Ilan Halimi, la tension entre Juifs et Noirs atteint son paroxysme. Acte isolé ou signe d’une profonde tension entre les deux communautés ? « Ne généralisons pas, martèle Bernard Koch. Cela ne concerne qu’une infime minorité (2 à 3% de jeunes de la communauté noire). Certes, une minorité agressive et le phénomène n’est pas à mettre en marge. Fofana en est le pire exemple. Il y a chez ces êtres déconnectés du monde réel, préjugés et confusions auxquels s’ajoute une propension marquée pour une violence incontrôlée. C’est une particularité bien française. » Mais le phénomène est « difficile à mesurer », explique Sammy Ghozlan, président du Bureau National de Vigilance Contre l’Antisémitisme. « Cet antisémitisme est surtout le fait de Noirs de confession musulmane. »

 

La police et la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui réalise chaque année un rapport, ne peuvent pas établir de typologie spécifique pour les Noirs, comme victimes ou comme auteurs d’actes racistes. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Tout au long de l’histoire, des convergences et des rencontres entre Noirs et Juifs, autrement plus constructives se sont produites. Peuple d’anciens esclaves, les Noirs se reconnaissent naturellement dans le peuple d’Israël : certains groupes africains se revendiquent descendants des tribus perdues. « Il y a une grande empathie qui existe encore aujourd’hui, à travers un vécu commun de souffrance, d’exils et de diasporas » explique Abdoulaye Barro, fondateur de l’association JUAF (Juifs et Africains) et directeur de la revue Aleph Beth.

 

Pendant longtemps, la communauté noire a éprouvé une grande sympathie pour les sionistes. Nationalistes, ils se sentaient proches de leur combat, centré lui aussi sur une identité religieuse. « En Afrique, d’ailleurs, après de vives tensions avec Israël, la situation s’est apaisée, même avec les Etats africains musulmans (Sénégal, Mali, Niger…) » A l’inverse, en Afrique du Sud, la majorité des Juifs a soutenu la lutte contre l’Apartheid et son Président, Nelson Mandela, qui s’est rendu en visite officielle en Israël et devant le mur des Lamentations.

 

l’esclavage et le colonialisme - a toujours rappelé que les Juifs sont des alliés. Et comment oublier, le chantre du pacifisme, Martin Luther King avec sa célèbre « Lettre à un ami anti-sioniste » en 1967 ? « Entre Juifs et Noirs, il y a une alliance naturelle. » « Pourtant, regrette Calixte, dans la désespérance, les peuples sont prêts à accepter de faux prophètes pour expliquer leur mal-être. » « Sortir de son repli pour aller vers l’autre » Bernard Koch qui vient de créer une association dans le 19ème arrondissement de Paris - regroupant mères juives, africaines et musulmanes - se veut lucide. « Il y a chez les Juifs un racisme anti-noir, comme il y a un racisme antimusulman. » Aux Etats-Unis, plus de 70 % de la communauté juive a pris partie pour Barak Obama. « Les jeunes juifs se sont mobilisés à New York, en Floride et dans le New Jersey. Il n’est pas certain que les Juifs de France en auraient fait autant. »

 

 

Pour lui, certains oublient que le judaïsme a une culture des droits de l’homme, présente dans les textes de Levinas ou Léon Ashkénazi, « qui était très impliqué dans le dialogue interreligieux et haïssait le caractère sectaire de certains Juifs qui - au nom du judaïsme - érigeaient l’immobilisme et la rigidité cultuelle en valeur absolue. » « Aujourd’hui, peu de Juifs par exemple militent pour la cause des sans-papiers, explique Bernard, alors que ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’ est un devoir à remplir envers chaque être humain. » Plus que jamais, le dialogue est nécessaire pour prévenir les risques et « la communauté juive de France ne doit pas répondre à la haine par une sorte de mépris. Elle doit justement doit sortir de son repli, de ses peurs et de sa tour d’ivoire pour aller vers l‘autre ». En 2005, les propos d’Alain Finkielkraut sur les « Africains pleurnichards », les « Antillais assistés » et « l’équipe de France de football composée que de Noirs dont l’Europe entière se moque » ont encore attisé les tensions… Pour Emmanuel Yerday, un musicien Juif éthiopien qui vit entre Israel et la France, « la communauté juive devrait prendre exemple sur les Juifs américains qui ont activement milité dans les années 60 pour l’égalité des droits des Noirs. Voilà deux communautés qui ont su faire front commun…»

 

Lui, qui a attendu d’arriver en France pour connaître le racisme, témoigne aussi de la difficulté de la double identité juive et noire… Un combat à mener ensemble Créer des ponts pour renouer le dialogue ? Une évidence pour l’Amitié Judéo-Noire, fondée en 2005 par deux amis, Cheik Doukouré et Yves-Victor Kamami, pour qui la solution passe par la prévention et la connaissance de l’autre. Pour Fatoumata Sacko, une franco-malienne musulmane, ce contact entre différentes cultures est naturel. « J’ai beaucoup d’amis juifs que je connais depuis longtemps. Nos enfants se fréquentent depuis qu’ils sont petits. Ils sont comme des frères et il y a une vraie solidarité entre eux. » Elle, pour qui éduquer ses enfants dans la tolérance est essentiel, est « atterrée » quand elle voit des actes de racisme et d’antisémitisme.

 

« En 2006, se souvient t-elle, le policier martiniquais qui a risqué sa vie pour un supporter israélien, poursuivi par des hooligans, est un symbole magnifique. » Celui qui aurait pu se fondre dans la masse des indifférents, des craintifs ou des aveugles, a en effet choisi de protéger un homme en danger et y a risqué sa vie. « Qu’il soit noir et que le pourchassé soit juif, raconte Richard Prasquier, à l’époque membre du bureau exécutif du CRIF, qu’ils aient dû tous deux entendre les ignobles injures habituelles, remet à l’heure des pendules que d‘aucuns s’acharnent à dérégler : le combat contre le racisme et l’antisémitisme est un combat que nous avons à mener ensemble. »