Entre deuil et espoir - L'anniversaire - Hervé Rehby

L’Etat d’Israël fête en 2008 le soixantième anniversaire de sa naissance, ou de sa renaissance sur la scène de l’Histoire.“
Inutile de rappeler le caractère complètement futile et dérisoire des anniversaires. Quoi de plus stupide que ces réunions annuelles où la finalité est de prendre acte de la fuite inexorable du temps et de l’outrage que le temps qui passe fait à la vie et à la jeunesse des êtres vivants.
Le compilateur biblique des chroniques l’avait dit à sa manière : « car nous sommes des étrangers, face à Toi, des résidents (temporaires), comme tous nos pères. Nos jours sont comme une ombre sur la Terre et sans espérance. » (CH I-29-15), repris en supplique conjuratoire par Lamartine : « O temps suspends ton vol et vous heures propices suspendez votre cours » (Le Lac). Sans espérance - EYN MiQVeH - en effet, sans autre espoir que la mort au bout du chemin. Ainsi l’anniversaire d’une personne oscille-t-il toujours entre fête et deuil, entre ivresse et angoisse, l’une venant masquer l’autre comme pour mieux la conjurer. Il n’est jamais fait mention de l’anniversaire de la naissance de quelqu’un dans la tradition juive la plus ancienne.
A-t- on jamais lu un texte
biblique relatif à l’anniversaire du roi David ou du prophète
Jérémie ? Aucune mention, aucune allusion. Pourtant la Torah
se fait l’écho de cet anniversaire dans…la tradition égyptienne.
Interprétant les rêves des maîtres échanson et panetier,
Joseph associe les trois sarments de l’un et les trois paniers
de l’autre aux trois jours qui les séparent de l’anniversaire de
Pharaon, comme le confirme le verset : « Le troisième jour
vint, jour de la naissance - YoM HouLeDeT - du Pharaon, et il
fit un festin à tous ses serviteurs » (Gen. 40-20). Rashi, citant
une source talmudique explique ce vocable de YoM HouLeDeT
- par le mot grec gynousya où l’on entend facilement l’écho
de notre genèse française, autrement dit la naissance.
Ce terme de Yom Gynousya, dont le sens se rapproche de la notion moderne d’anniversaire, de la naissance certes, mais plus certainement du jour de la mort, est ainsi rapporté dans le Talmud de Jérusalem : « Amalek était semblable aux sorciers ; son habileté consistait à mettre en avant du front de bataille des gens au jour de leur anniversaire GyNouSyA, car on sait qu’il est rare que l’on meure en un tel jour ! Que fit Moïse ? Il troubla l’ordre des constellations, afin de dérouter les calculs sur la naissance » (TJ-RH 10-8). On remarquera qu’en retour de cette audace, Moïse est mort à la date anniversaire de sa naissance.
Fêter l’anniversaire de la naissance est donc très peu juif.
Dans la tradition d’Israël, l’anniversaire est avant tout celui du
jour du décès. Car si l’anniversaire de la naissance rapproche
de la mort, celui du décès rapproche obligatoirement de la
résurrection, du retour à la vie, et rapproche donc de la vie éternelle.
Il n’en va pas de même pour la vie des nations. Un état
souverain est de principe promis à l’éternité. L’Histoire de
l’humanité a évolué de telle manière que personne ne peut
sérieusement accepter l’idée qu’un état puisse disparaître.
Et ceux qui se créent ou renaissent à la vie revendiquent
légitimement ce même droit à la reconnaissance éternelle. Ce
qui garantit cette revendication se trouve être précisément la
reconnaissance des autres nations constituées. L’anniversaire
de la fondation d’un état est donc synonyme de progression
vers la longévité et l’éternité. Lorsque la France fêta en
1989 le bicentenaire de la révolution française, il n’y eut nul
trublion pour annoncer la ruine imminente de la France.
On se donna même rendez-vous cent ans plus tard pour fêter le tricentenaire, annonciateur obligatoire d’un millénaire de la fameuse révolution, en route donc pour l’infini. Après bien des vicissitudes, le Timor oriental a accédé à l’indépendance en 2002, s’arrachant de la tutelle totalitaire et colonialiste de l’Indonésie. Cet accès à l’indépendance est tout aussi éternel et garanti pour le Timor que pour la France ou la Papouasie. Seul Israël ne peut jouir de ce privilège d’avoir son existence garantie une fois pour toute. Des imprécations du président iranien Ahmadinedjad aux anathèmes du Hezbollah ou du Hamas, de la condamnation systématique, des antisémites de droite neo-nazie aux antisionistes de gauche néo-marxistes, Israël n’a plus grand monde sur qui compter.
Et l’anniversaire
de ses soixante ans d’existence moderne sonne presque, dans
cette cacophonie tous azimuts, comme l’annonce de sa fin
prochaine, à Dieu ne plaise !! Dans le concert des nations,
Israël est considéré comme une personne, avec une existence
limitée, ponctuée inéluctablement par la mort, et chacun de
ses anniversaires le rapproche de sa fin irrémédiable. Arrivé
à 60 ans, Israël est encore un pays jeune ; mais s’il est
assimilé à une personne, à l’âge d’homme, alors il est déjà
vieux, comme le dit Yehuda Ben Tema : « à 60 ans, c’est la
vieillesse » (Avot, V-21)
Les organes de presse officiels des pays arabes ne nomment
jamais Israël ou encore moins « l’Etat d’Israël », ce qui
reviendrait ipso facto à utiliser les mots de la reconnaissance.
Ils préfèrent parler « d’entité sioniste ». Cette expression
mérite qu’on s’y attarde. Certes, le mot entité vient du latin
- ens, entis - signifiant « ce qui est - l’étant », d’où l’idée que,
malgré tout, Israël existe comme un « étant » indéniable. La question est de savoir si son
existence est éternelle pour le concert
des Nations ! En fait, cette expression
péjorative à l’endroit de l’Etat d’Israël est
toujours connotée comme « un acquis
temporaire ». Mais plus radicalement,
le concept d’entité permet « de mettre
en observation ce qui n’est pas encore
vérifié comme existant… On peut parler
dans ce cas d’unité virtuelle ». Voilà
une bien triste constatation en cette
veille d’anniversaire. Pour nos ennemis,
notre état n’est pas vérifié comme
existant ; tout au plus une monade
virtuelle !! Balayer ces remarques d’un
revers de main, en levant nos verres -
léhayim - à la santé de tous ceux qui
ne nous aiment pas, ne fera jamais
avancer la réflexion, dont nous savons
qu’elle est le propre de l’homme… juif !!!
Continuer à penser, voici un très
puissant antidote contre l’absence ou la
perte de l’espérance. Rappelons-nous
le verset des Chroniques : « Nos jours
sont comme une ombre sur la Terre
et sans espérance. » (CH I-29-15),
auquel répond depuis 60 ans l’hymne
proclamatif de l’Etat d’Israël - Hatiqva
- l’Espoir. De quoi se nourrit cet espoir ?
De ce que le prophète Jérémie annonce à Rachel éplorée : « Il y a de l’espoir
pour ceux qui viennent après toi, oracle
de l’Éternel ; Tes enfants reviendront
dans leurs frontières. » ( Jer. 31-16).
Ainsi, pour que cet anniversaire des 60
ans de la renaissance d’Israël soit joyeux
et réjouissant, il faut qu’il soit porteur
d’avenir, qu’il soit encore source d’espoir
pour les générations qui viennent, et qui
ne manqueront pas de poser la question
qui nous embarrassera : « pourquoi
avez-vous échoué à construire la société
de justice et de fraternité, de respect et
d’amour, d’égalité et de paix » ?
En ce mois de mai 2008, la France « fêtera » elle le quarantième
anniversaire de Mai 68. L’Etat d’Israël
avait 20 ans en 68, l’age de « courir
après sa subsistance » ou encore de « servir dans l’armée » comme le disait
encore Ben Tema. D’autres juifs, parmi
d’autres non-juifs, en France, allaient
rajouter : 20 ans ou l’âge de faire la
révolution ; pas la dure de Trotski ou
de Che Guevara, mais la raisonneuse
et l’intellectuelle de Cohn-Bendit,
Geismar, Derrida ou autres B-H Lévy.
Oui mais voilà ! D’aucuns veulent en
finir et « tourner définitivement la page
de Mai 68 » (Candidat N. Sarkozy-
2007). Comme si les acquis de Mai 68
avaient à nous faire rougir ! Comme
si un président de la république eut
pu divorcer pour la seconde fois et se
remarier illico avec…un top modèle,
certes sur le déclin, si Mai 68 n’avait pas
eu lieu !! Triste coïncidence ou étrange
communauté de destin : on veut en
finir tout autant avec l’existence d’Israël
qu’avec la mémoire d’un mouvement
de liberté qui doit beaucoup aux idéaux
de la pensée juive.
Cela mérite d’être
médité. Et espérons que notre premier
ministre, s’il est encore en poste, saura
en entretenir Nicolas Sarkozy.
Et puisque l’anniversaire est tout de
même intrinsèquement promesse
d’avenir, et en attendant les 70 ans de
l’Etat d’Israël ; qui arriveront en leur
temps, j’en suis certain, relisons Yehuda
Ben Tema : « et 70 ans, c’est le grand âge - SeYBaH ». A propos de ce stade
de vie, la Torah nous recommande : « Devant le grand age, tu te lèveras »
(Lev. 19-32). Il nous reste dix ans pour
qu’Israël retrouve son statut de grand
frère, de source du monothéisme.
Il nous reste dix ans pour que les Nations se lèvent par respect pour l’age qui est le notre ; pas pour celui de notre renaissance nationale mais bien pour celui de notre naissance, au pied d’une montagne fumante, lieu de la cristallisation de la haine - SiNaY, SiNAH - des Nations pour Israël, il a quelques trois mille ans de ça.
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