Euthanasie : Dignité dans la mort ou suicide légalisé ? Haïm Ouizemann
«…Tu nais contre ton gré, tu meurs contre ton gré…» (Maximes des Pères 4, 22)
Le Judaïsme, synonyme de Vie - "…et tu choisiras la vie, afin que
tu vives, toi et ta descendance"
Deut. 30, 19) - réprouve de la
manière la plus vive le suicide (autolyse
ou littéralement en hébreu "perte
de soi"), au point que "ta survie doit
primer sur celle de ton prochain" (Baba
Metsi'ah, 62), et le considère comme
un acte blasphématoire à l'égard du
D.ieu des esprits de toute chair (Nomb.
16,27). L'homme, créé à l'image de
D.ieu, ne peut en aucun cas porter
atteinte à son corps sans du même
coup amoindrir la présence divine en ce
monde : "Tu ne tueras point" auquel cas " Je demanderai certainement compte
de votre sang de vos âmes" (Gen.9, 5;
Baba Kama 91). La vie et la mort sont
propriété exclusive de D.ieu.
A l'humanité se posent des questions
de casuistique insolubles : avonsnous
un quelconque droit de mort sur
le foetus en formation ? Et si oui en
quelles circonstances sommes-nous
investis du pouvoir de mettre fin au
processus de gestation ? N'est-ce pas là
un geste suicidaire impliquant l'avenir
de l’humanité ? D'un autre côté, avonsnous
le droit, sachant qu'un foetus est
mal formé ou possède un défaut, de
mettre au monde des êtres destinés à
souffrir (ou à faire souffrir) dès leur
naissance?
Quant à l’euthanasie, (du grec "eu” :
bon et "thanatos", mort). Cette volonté
de rendre la mort bonne, douce et
bienfaisante peut, peut-être, faciliter
une approche banalisée de la mort.
Une question se pose : qui a jamais
pu garantir que la mort, la vie après la
mort, était plus douce et bienfaisante
que la vie ici-bas ? Qui a jamais pu
vérifier que les souffrances endurées
par les maladies incurables étaient
supprimées par la mort ? Or, sous
couvert de bon et de bien, n'est-ce pas
un aveu de découragement, une fuite
devant l'angoisse et la peur ? La peur
devant la souffrance, l'incapacité d'y
faire face. La vérité est que la science,
pour ou contre l'euthanasie, s'arrête au
seuil de la mort.
L'euthanasie peut-elle, dans le cadre de
certaines limites morales, se justifier à
l’égard d'un malade arrivé au seuil du
trépas et reconnu comme pleinement
possesseur et maître de ses facultés
cognitives ? Nous est-il permis-en notre âme et conscience- de franchir le pas
afin d'abréger la souffrance terrible du
malade et d'abolir le principe intouchable
de Vie : "Tu ne resteras pas impassible
devant le danger de ton prochain" (Lev
19, 16) ? Quelle est la limite séparant
l'euthanasie passive de l’active et
est-il juste de considérer la première
comme plus morale que la seconde ?
Toujours est il que trois pays européens
ont franchi le pas en reconnaissant
légalement l'euthanasie active : la
Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas
où, depuis 2003, l'année de légalisation,
pas moins de 1800 euthanasies ont été pratiquées. N'encourageons-nous
pas alors une déresponsabilisation de l'individu, la dégageant d'un sérieux
examen de conscience ?
Cette forme
de retranchement "moral", fondé alors
sur une législation dépénalisant, ne
risque t-il pas de conduire aux pires
déviations, comme cela fut le cas sous
le troisième Reich d'Hitler où la cruelle
machine étatique décida du droit de
vie et de mort ?
Existe-il un "droit de mourir" (Affaire Vincent Humbert) et pouvons-nous déléguer ce "droit" à une tierce personne ? S'agit-il alors de suicide ou de mort assistée ? Quant à l'archarnement médical reposant sur l'axiome du devoir de soigner à tout prix et d'abréger les souffrances, but certes louable de maintenir les fonctions vitales physiologiques, répond-il bien vraiment à la notion de Vie élargie au domaine de la liberté d'action et de pensée? La tradition juive ne distingue pas entre euthanasie passive et active et considère cette distinction virtuelle comme un illogisme, l'égale d'un meurtre. "Tu ne tueras point".
Sans
commentaire. L'injonction, prononcée
à la deuxième personne du singulier,
s'adresse à chacun d'entre nous afin
de nous responsabiliser et n'est suivie
d'aucun commentaire supplémentaire
afin de ne point justifier le meurtre et le
transformer, dans le cas de l'euthanasie,
en pseudo droit de mort, même si les
circonstances et les conditions semblent
s'y prêter (pleine lucidité mentale du
malade). L'euthanasie, "bonne mort",
"mort douce" constitue pour le judaïsme
une mise à mort, un suicide par
délégation. "Celui qui fermerait les yeux
d'un agonisant précipite sa mort et est
considéré comme un meurtrier" (Shabbat
151, a) car "Oui toutes les âmes sont à
moi…" (Ez. 18, 4) Toutefois, la tradition
orale (Sanhedrin 74, a) fait mention
de trois cas particuliers dérogeant à la
règle : la contrainte d'outrepasser aux
interdits des unions prohibées et à la
débauche sexuelle (Guittin 57, b), la
conversion forcée au culte des dieux
païens et le meurtre imposé constituent
des situations extrêmes où le suicide en
soi est défini comme une sanctification
du Nom divin car forme le rempart ultime
du respect de l'homme, créature unique
doté de l'esprit divin. Ainsi, le roi Saül,
inquiet de tomber entre les mains des
Philistins et de subir les pires tortures,
demanda à son écuyer de l'exécuter.
Celui-ci refusa catégoriquement de lever
l'épée sur l'Oint du Seigneur, autrement
dit de pratiquer une euthanasie active, et
contraignit alors Saül à se suicider (Sam.
1 : 31). Le principe de vie ne se réduit
donc plus au domaine du biologique
mais à celui, non moins complexe de la
dimension morale siégeant en l'homme.
Toute civilisation ayant fait l'apologie du
suicide et de l'euthanasie s'est dissolue
et a fini par disparaître (Grèce antique,
Japon des Samouraïs, l'Allemagne nazie
où la mise en oeuvre du programme
Aktion T4 entraîna la mort "des malades
héréditaires, des fous, des handicapés
et des personnes socialement ou
racialement non-souhaitées").
Rabbi 'Hanina Ben Teradyion (Avodah
Zarah 18, a), un des dix martyrs
condamné au bûcher par Rome, fut
enveloppé de laines mouillées par
son bourreau pour prolonger et faire
accroître ses souffrances, mais refusa
toutefois d'appliquer le conseil que lui
crièrent ses disciples : "Ouvre la bouche
afin que le feu te pénètre de l'intérieur" afin d’accélérer son agonie et mettre
un terme à ses souffrances. Il n'en fit
tout d'abord rien. Sa réponse fut : "Il est
préférable que Celui qui l'a donnée soit
Celui qui la reprenne (l'âme), nul n'a le
droit de se faire violence à soi-même".
Le
Sage nous enseigne l'interdit formel du
suicide, de toucher en quelque manière
que ce soit à l'intégrité de l'être en tant
que tel. Très vite pourtant s'engage un
troublant dialogue au cours duquel le
bourreau convie le Maître à accepter le
retrait des linges mouillés afin de hâter
sa mort et mettre définitivement un
terme à son insupportable agonie.
Rabbi 'Hanina Ben Teradyion répond,
cette fois-ci, par l'affirmative et promet
en contrepartie à son bourreau "la vie
du monde futur". Même la servante,
témoin des souffrances endurées par son
maître, Rabbi, cessa, contrairement aux
Sages, d'implorer D.ieu afin que celuici
rende l'âme et soit delivré (Ketouvot
94, a). Certes, ces cas exceptionnels,
laisseraient, selon toute vraisemblance,
entrevoir une ouverture timide à
l'idée d'euthanasie passive, une forme
d'assistance à la mort (soins palliatifs)
qui ne serait pas à confondre au suicide
assisté.
L'éthique juive rejette l'idée même de
suicide car la vocation juive consiste à
nous élever à la conscience sublime que
l'amour d'autrui est avant tout un amour
de soi, non point narcissique, nombriliste
mais un amour où, au point le plus
intime et profond de son être, l'homme
rencontre l'ineffable transcendance :
"Tu aimeras ton prochain comme toimême,
Je suis l'Eternel" (Lev. 19). Le Soi
intime cache et révèle à la fois le visage
de l'Autre. Ainsi, Jacob, le Patriarche
d'Israël, lors de son historique rencontre
avec son frère ennemi Esaü, se grandit
par ses paroles de fraternité : "…Puisque
aussi bien j'ai regardé ta face comme
on regarde la Face de D.ieu, alors tu
m'as agréé" (Gen. 33). La réussite de
cette rencontre fut rendue possible par
le face-à-face préalable entre Jacob et
l'Ange PeNiel -"…et ma vie est restée
sauve" (gen. 32). Cest l'émergence ou
la révélation du visage (PaNim) de D.ieu
qui éclaire l'homme sur le chemin de son
for intérieur (PeNim) et de sa rencontre
avec l'Autre (kabalat-PaNim), reflet de
notre propre image: "Comme dans l'eau
le visage répond au visage, ainsi chez
les hommes les coeurs se répondent"
(Proverbes 27). Seule la recherche d'un
dialogue véritable entre le moi profond
et le divin est, dans une certaine mesure,
capable d'éviter la perte et le suicide de
l'Humanité (Job 7).
Le suicide en général et l'euthanasie
en particulier ne constituent donc pas
seulement une simple atteinte à l'être
en soi, définie comme un meurtre de
soi, mais engagent surtout la stabilité
du fragile tissu social."Vous observerez mes lois et mes
ordonnances : l'homme qui les mettra en
pratique vivra par elles. Je suis l'Eternel”
(Lev. 18, 5).
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