Ce peuple qui porte l‘histoire - Gilles Deharbe
Si l’humanité se fait en vue et en vertu d’une fin qui la dépasse, peut-elle encore être considérée comme étant le sujet de son histoire ? Bereshit bara Elohim et hashamayim ve’et harets … [Bereshit 1:1]
La Bible nous présente Abram (Père puissant), surnommé par la suite Abraham (Père d’une multitude de nations, ou selon l’akkadien : Aimant le Père), comme l’ancêtre commun des Ismaélites et des Israélites. L’histoire d’Abraham - le premier monothéiste - et celle de ses pérégrinations occupent une place importante dans le livre de la Genèse (XII-XXV). Son père, Terah, (descendant du fils aîné de Noé, Sem, d’où le nom de sémite) originaire d’Our en Chaldée, en route vers Canaan, s’était arrêté à Harran (XI, 31). Abraham reçoit de Dieu l’ordre de quitter Harran pour le pays de Canaan, qu’il parcourt du nord au sud. Il se rend d’abord à Sichem (XII, 6), Béthel (XII, 8), Hébron (XII, 18), Gérar (XX, 1), Beercheva (XXI, 33). Il construit chaque fois un autel en l’honneur du Seigneur (XII, 6 et sq.).
Dieu lui promet : « Et je te donnerai, pour toi et pour ta postérité, la terre de tes pérégrinations, toute la terre de Canaan, comme possession éternelle » (XVII, 8). Et par ailleurs : « Regarde le ciel et compte les étoiles : peux-tu en supputer le nombre ? Ainsi sera ta descendance » (XV, 5).Sarah, sa femme, longtemps sans enfant, lui donne sa servante Agar comme seconde épouse.(...) Les penseurs religieux soutiennent que D. est un mystère dépassant l’entendement humain. Les philosophes et les théologiens ont formulé diverses conceptions, toutes limitées, donc n’étant plus D. Ce à quoi, il nous serait facile de répondre : quand on lit les récits effrayants des actes de cruauté dont nous sommes les victimes, croire en D. signifie savoir qu’il existe des réponses aux questions que l’on se pose au sujet des agressions contre Israël, même si ces réponses ne sont pas à la portée immédiate de notre entendement. La Bible est une des sources de l’histoire mais il faut étudier les textes bibliques de l’Exode, de Josué et des Juges en les comparant avec les données archéologiques pour se faire une idée exacte de l’origine d’Israël. Ve’eleh shemot beney Yisra’el haba’im Mitsraymah et Ya’akov ish uveyto ba’u … [Shemot 1:1]
La Bible raconte les origines et les tribulations du peuple d’Israël. Depuis l’Exode, la sortie d’Égypte sous la conduite de Moïse jusqu’à la conquête de la Terre promise... Certains historiens et archéologues du Proche-Orient ont mis en cause la réalité de l’Israël ancien tel que le décrit la Bible. Qui étaient les premiers Israélites ? Et d’où venaient-ils ? Les premiers Israélites ont constitué un groupe dissident parmi les Cananéens. Fédérés autour de nouvelles valeurs communautaires, ils ont créé leurs propres mythes fondateurs. « Combattants sans trêve » , ils sont devenus, depuis la nuit des temps, contre les « minimalistes » pour qui la littérature biblique relève de «la pieuse propagande», ou les conservateurs réfutant les conclusions de l’archéologie moderne de la Palestine pour laquelle il n’y a aucune preuve tangible d’une conquête de la terre. Quelle valeur historique accorder aux récits bibliques ? Cananéens et Israélites partageaient une même origine, sur cette même terre que les Romains appelleront tardivement Palestine. La Bible n’est pas toujours en contradiction avec l’histoire et l’archéologie, et nous devons nous méfier de toute projection de notre situation contemporaine. Vayedaber Elohim el-Moshe vayomer elav ani Adonaï.. [VaEra 6:2] Dans la culture du Livre, sens étymologique du mot «Bible», le Dieu juif est l’Éternel, tant de l’histoire que de la nature. L’Ancien Testament intimide : multiplicité des livres, diversité des styles, éloignement culturel voire religieux.
Par où commencer? Comment se repérer ? Un guide est nécessaire pour s’y retrouver. Historiens, archéologues, exégètes, théologiens dégagent sans cesse de nouveaux éléments qui nous permettent d’atteindre à une meilleure connaissance de la Bible et de son contexte, le Proche-Orient ancien. Nulle terre n’a été fouillée comme la Terre sainte. En un siècle et demi notre connaissance du monde de la Bible a été considérablement renouvelée à travers l’archéologie. Celle-ci connaît en effet, depuis une trentaine d’années, un développement prodigieux : d’innombrables chantiers ont été ouverts un peu partout au Proche-Orient ; des données autrefois douteuses ou incertaines ont pu être vérifiées sur le terrain ; d’autres ont soulevé des problèmes nouveaux. Il suffit, d’évoquer ici l’immense retentissement de la découverte des manuscrits de la mer Morte ou des fouilles de la forteresse de Massada. * Peu de périodes du lointain passé du Proche-Orient sont mieux connues par l’archéologie que celle qui s’étend sur quelques siècles au tournant du Ve au IVe millénaire av. J.-C. En Israël, cet âge est illustré notamment par ce qu’il est convenu d’appeler la « culture de Beersheba ».
Découverte en 1952 dans le nord du Néguev (Abou Matar, Kh. El-Bitar, Safadi), elle est présente sous une forme proche, plus à l’ouest, à Shiqmim et, sous des faciès apparentés, dans le bassin de l’O. Ghazzeh (Gilat, Gerar, etc.). Caractérisée par une économie à dominante pastorale, établie dans la frange alors verdoyante du grand désert syro-arabe, cette culture a gagné également la plaine côtière où elle se signale dans la région de Tel Aviv-Jaffa par des tombes creusées dans la roche tendre des dunes consolidées (Azor, Palmahim, Ben Shemen, etc.). On en trouve aussi trace le long des routes reliant la plaine à la vallée du Jourdain et au plateau jordanien, berceau du pastoralisme. * « Le passé n’est pas mort ; il n’est même pas passé. » William Faulkner. « Deux historiens ne s’accordent jamais sur ce qui s’est produit, et le pire est que tous les deux pensent qu’ils disent la vérité. » Harry S. Truman. Le point le plus frappant dans la Bible hébraïque concernant le peuple juif n’est pas seulement celui de l’antériorité d’une expérience nomade sur la sédentarisation mais, avant tout, le prolongement de son errance à travers le désert et la reprise d’un exode toujours refait.
On observe également que l’élection de l’étrangeté des anciens Hébreux est mise en évidence par la recherche de la différence dans ce qui lui est extérieur et par la foi inébranlable dans l’inconnaissable. C’est dans ce contexte que l’on situe habituellement, entre autres épisodes, l’histoire d’Abraham, le patriarche des Hébreux, aussi bien que l’histoire de la matriarche de la royauté judaïque, Ruth, la Moabite, l’étrangère qui s’inscrit dans la lignée judaïque comme ancêtre du Messie du Roi David. En ce qui concerne l’exil, l’histoire d’Abraham diffère de celle d’Adam et Ève, ou de la malédiction de l’exil de Cham, à l’image de celui d’OEdipe qui, après avoir reconnu ses crimes – inceste et parricide –, est chassé de la ville de Thèbes. Toutes ces figures connaissent l’exil par punition à la suite de leurs actes qui marquent une infraction. Abraham inaugure une nouvelle conception de l’exil en tant que rupture « de l’être face à luimême », en tant qu’apprentissage de l’altérité, c’est-à-dire en tant qu’expérience de la différence. C’est à cause de cet exil que ses descendants ont été appelés les Hébreux. Le signifiant hébraïque ivrit pour exprimer l’hébreu – l’homme et la langue – signifie le migrant. Et dans la langue hébraïque, l’absence de conjugaison du verbe « être » au présent renforce l’idée du transitoire contenu dans la racine même du mot qui nomme l’hébreu. Seuls le passé et le futur sont conjugués, raison pour laquelle l’homme biblique n’« est » pas, car il s’énonce toujours comme celui qui a été ou qui sera. De l’archéologie de la Terre à l’archéologie de l’Humain.
Le peuple juif, en tant que minorité à part dans une société de semblables, remonte à l’exil millénaire qui a lancé le juif dans l’expérience de la Diaspora. À la différence de l’exilé politique, expulsé de sa propre patrie, le sujet de la Diaspora vient d’un pays par rapport auquel il se situe simultanément dedans et dehors, dans un entre-deux dont les « frontières » lui permettent de partager l’identité du peuple de la nation où il vit et de maintenir un « morceau de soi » dans l’espace marginal du non-lieu. De l’errance à la répartition planétaire, en passant par la notion de judéité, existe-t-il une traçabilité de l’origine juive ? À la différence du terme judaïsme englobant l’ensemble des traditions culturelles et religieuses d’un peuple et ne désignant comme juifs que les personnes nées d’une mère juive ou converties à la religion judaïque, la judéité signifie le mode particulier selon lequel une personne s’affirme en tant que juif. Renvoyant à quelque chose de strictement subjectif, ce mot exprime la manière dont tout un chacun définit, par l’originalité de certains traits, le judaïsme. Derrida considère la judéité comme une expression qui fonde un acte, une manière de devenir autre. Il s’agit d’un devenir, c’est-à-dire d’un mouvement à travers lequel le sujet s’implique dans une dés-identification, dans la rupture de modèles fixes et immuables et dans l’exil ininterrompu de soi-même. En d’autres termes, la judéité renvoie à la recherche permanente du non-identique par le sujet, à une construction qui échappe aux contingences de la naissance : il s’agit d’une expérience d’étrangeté.
Les observations de Freud au sujet des traces de la culture judaïque dans sa pensée et dans son style nous renvoient, de façon significative, à la construction de sa judéité. Elles se trouvent dans le texte « Les résistances à la psychanalyse », plus précisément dans ses dernières lignes où il déclare que le fait d’appartenir à la minorité judaïque et d’avoir appris par conséquent à résister à l’isolement s’est révélé extrêmement positif en ce qui concerne la lutte qu’il a dû mener contre les résistances à la psychanalyse. La reconnaissance de ce que l’imprégnation précoce de l’histoire biblique a eu une influence directe dans sa formation culturelle – registrée dans son « Autobiographie » – peut y être directement liée dans la mesure où la relation positive de l’homme biblique avec l’étrangeté, traverse tout l’Ancien Testament. * En méditant sur l’expérience de l’exil selon W. Benjamin et G. Scholem, Mosès commence par relever les différences qui séparent la « fuite » de Benjamin à Ibiza et à Paris comme « une forme extrême du malheur », de « l’installation volontaire » de Scholem dans une « patrie spirituelle » comme la « réalisation d’une utopie ». Dans les deux cas de figure, on peut regretter la disparition de la transcendance, ou de l’aura, dans la modernité, et surtout, chez les deux penseurs, cette « élévation de l’exil au rang de catégorie métaphysique», selon Mosès.
« Quand nous avons affaire au passé, que nous nous occupons d’un monde lointain, l’esprit obtient en récompense de sa peine, une ouverture sur sa réalité actuelle. Les évènements sont divers mais leur connexion, l’universel, leur fond interne, est un et le même. » ( Hegel - Introduction à la philosophie de l’histoire.)
* Jean Perrot, « Beersheba 6000 av. J.-C. », Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem, 18, année 2007 * Dictionnaire archéologique de la Bible, d’Abraham Negev et Shimon Gibson * Judéité, errance et nomadisme : sur le devenir juif de Freud - Betty Bernardo Fuks .
![]()