Le veau masqué ou qui se cache derrière les idoles ?- Hervé Rehby
Tous les être sensés savent que le bois, ou la pierre sont des objets inanimés,
et qu’aucune incantation d’aucun magicien moyen ne saurait les faire parller
ou s’adresser à l’homme. A moins d’illusion quelle qu’elle soit. Pourttant,
pendant plusieurs millénaires de l’histoire humaine, les hommes ont
cru à l’efficience des idoles, à leur pouvoir sur eux. Ils ont en fait accrédité
la notion qu’une chose existe à partir du moment où quelqu’un croit, dur
comme fer, à l’existence de cette chose.
La Torah se fait l’écho de ce phénomène, puisque Dieu luimême déclare à Moise : « et contre tous les dieux de l’Egypte, je prononcerai des jugements » (Ex. 12-12). C’est ce même Dieu qui au Sinaï déclarera comme deuxième commandement : « tu n’auras pas d’autres dieux que moi » (Ex. 20-2). Cette deuxième référence rappelle qu’avant que l’idolâtrie soit définitivement comprise comme interdite et radicalement inacceptable, les enfants d’Israël ont du opérer une lente métamorphose psychique pour entendre le monothéisme comme sine qua non.
Je veux dire par là qu’il a fallu du temps pour que les juifs sortent d’une représentation nationale stricte de leur Dieu, laissant donc la porte ouverte aux « autres dieux » des autres nations, et qu’ils accèdent à la dimension d’une interrogation absolue sur l’existence de Dieu. Qui n’a pas entendu les échos louangeurs ou réservés de la « conversion » de Jethro au Judaïsme ? Out re que ce mot est totalement anachronique pour l’époque, on se demande bien de quoi était fait cette conversion. Ecoutons Jethro : « maintenant, j’ai su que Dieu - YHWH est plus grand que tous les dieux - ELoHYM » (Ex. 18-11). Drôle de conversion ! Jethro a simplement compris que la libération d’Israël est le résultat d’un conflit au plus haut niveau entre les dieux de deux nations et que le Dieu d’Israël a vaincu la coalition des divinités égyptiennes. Aucune allusion à l’unicité de Dieu. Aucune aspiration à l’abstraction. Jethro est simplement passé du côté du dieu le plus fort, lui le prêtre - KoHeN de Midian. Pour preuve la suite du texte : « Jethro, beau-père de Moshé présenta des holocaustes et des sacrifices à ELoHYM » (Ex. 18- 12). Rabénou Behayé explique : « on ne trouve que le tétragramme - YHWH attaché aux sacrifices dans la Torah ; mais Jethro ne connaissait pas YHWH, et il a donc sacrifié à ELoHYM ».
L’essentiel est dit pour le maître espagnol. Même si Jethro appelle le Dieu d’Israël YHWH, ce n’est qu’une manière de dire « parmi les ELoHYM, le votre que vous appelez YHWH est le plus grand ». On comprend dès lors que Jethro n’ait pas suivi Moshé et les enfants d’Israël et soit retourné chez lui. Les rabbins d’aujourd’hui sont plus regardants avec les convertis d’aujourd’hui ! Imaginerait-on qu’un converti le jour de sa conversion retourne à sa culture, à sa foi antérieure peutêtre, dans une espèce de syncrétisme très peu prisé dans le Judaïsme. D’ailleurs, le Ramban en rajoute un peu dans l’hyperréalisme : « cet épisode sesitue avant le don de la Torah…après que Jethro ait séjourné avec eux de nombreux jours ( !), et qu’il se soit converti - NiTGaYYèR par la circoncision, et par le bain rituel et l’aspersion du sang des sacrifices ». Alors que la littéralité du texte fait de ces sacrifices des offrandes de gratitude, Ramban y voit l’allusion au troisième élément de la « conversion ».
Il semble en fait que les rabbins aient voulu faire de Jethro un juif à tout prix, pour qu’on puisse admettre facilement, qu’à lui seul il a formé le système judiciaire d’Israël et que Dieu l’a accepté. Mais il s’agit là d‘un autre problème. Ainsi, pas plus pour les esclaves fraîchement libérés du joug de l’Egypte que pour le prêtre de Midian, n’était intelligible la notion d’unicité de Dieu, détachée d’un Panthéon d’idoles de totems, d’êtres surnaturels, tous plus inquiétants les uns que les autres mais toujours avec la référence au monde animal dont l’humanité a tant de mal à s’extraire. L’idole est une représentation de l’ancêtre animal, mythique au demeurant, investi de la toute puissance et de la force infinie de la Nature.
C’est dans ce contexte de rupture culturelle d’avec le monde de l’idolâtrie, le monde empêtré et enraciné dans ses origines animales qu’il faut relire l’épisode du Veau d’or. Au moment de recevoir la Torah qui proclame en tout premier : « ANoKHY-je suis YHWH ton dieu - ELoHèKHa qui t’ai fait sortir d’Egypte…tu n’auras pas d’autres dieux - ELoHYM AHéRYM devant ma face » (Ex. 20-2), le peuple, ou plutôt une toute petite partie de ce peuple mais qui agit au nom de la majorité silencieuse (comme toujours), ne voyant plus redescendre Moshé, demande un retour en arrière, un retour à l’ordre ancien. Il appelle de ses voeux certes l’inscription dans l’Histoire de la libération d’Egypte, mais seulement l’avènement d’une nouvelle idolâtrie, rendue responsable des prodiges mais comme l’entendait Jethro : une idole nouvelle qui aurait vaincu les autres divinités usées et vieillies, un « dieu plus grand que les autres dieux ». D’ailleurs, au moment où surgit le veau du burin d’Aaron, le peuple s’écrit : « Voici tes dieux Israël, qui t’ont fait sortir d’Egypte » (Ex. 32-4). Ce retour brutal à l’idolâtrie est semblet- il un soubresaut, une ultime réaction réticente à rompre avec l’antiquité de l’Homme, et à penser le divin dans les termes d’abstraction et d’uni(ci)té. Le passé est toujours plus confortable ; il est du côté du conservatisme immobile.
Le futur fait peur. On peut penser avec l’audace que confère la tradition midrashique que c’est cet aspect du futur inscrit dans les noms de Dieu, mis à la connaissance de Moshé, qui a pu engendrer cette peur des épousailles avec Dieu. En effet, les deux noms transmis à Moshé sont explicitement des formes verbales au futur du verbe ETRE – d’abord « AéHYéH – je serai » dans le verset : « AéHYéH m’a envoyé vers vous » (Ex. 3-14) et YHWH – le tétragramme, dont la lettre initiale YOD ne souffre aucune ambiguïté sur sa destination future. Le Dieu d’Israël est le dieu de NOTRE futur. Certes, Rashi accable-t-il les étrangers, amalgamés aux enfants d’Israël ; et sortis avec eux d’Egypte, ce fameux « ‘éReV RaV – le multimélange ». Rashi commente à propos de « voici tes dieux Israël » : « il n’est pas dit nos dieux ; de là on déduit que ce sont les étrangers qui ont forcé Aaron, et qui ont fait l’idole et ont induit en erreur Israël ». Pauvres étrangers, pauvres convertis. Comme si les enfants d’Israël n’étaient pas assez grands pour assumer leur aspirations idolâtres, comme le dit le verset : « tout le peuple – KoL Ha’aM - arracha les boucles d’or qu’ils avaient à leurs oreilles » (Ex.32-3). Quoi qu’il en soit, le veau d’or sort du creuset d’Aaron. Toutefois, il n’est nulle part question de « veau d’or –‘eGèL HaZaHaV » mais plutôt de « ‘eGèL MaSéKHaH ».
Que signifie ce mot de MaSéKHaH ? Onqelos le traduit en araméen – MaTéKHA, qui signifie métal. Cette traduction par assonance est reprise en choeur par tous les commentateurs, y compris Rashi. Pourtant, elle ne peut satisfaire l’hébraïsant car cette signification ne tient pas compte des niveaux usuels de sens du mot MaSéKHaH en hébreu : masque, écran, enveloppe, tout objet couvrant ou recouvrant. L’expression « ‘eGeL MaSéKHaH » prend alors une autre signification qui pourrait être « une enveloppe (en or) de veau ». Le veau n’était pas plein mais creux ; il n’y avait que l’enveloppe extérieure d’un veau, mais ce n’était qu’un masque aux dimensions de l’animal entier. On comprend alors comment pouvait fonctionner l’idolâtrie. Les prêtres des idoles « incarnaient » les enveloppes de leurs divinités et bernaient des hommes crédules et naïfs en parlant à travers les espaces ouverts à des fins comme toujours inavouables. Si l’idole « parle » à travers un masque - MaSéKHaH - le Dieu d’Israël instaure la pédagogie d’un dialogue en face à face – PaNYM EL PaNYM – qui a tout changé.
La libération d’Egypte est donc de ce point de vue la fin de l’exploitation spirituelle de l’humanité et l’accès à une spiritualité adulte sans intermédiaire, où seul prime le désir de l’accomplissement de la Loi pour le bienêtre de chacun, responsable pour toute l’Humanité. Cette traduction de MaSéKHaH à partir de l’hébreu n’a trouvé que peu d’échos dans la littérature rabbinique moderne. Pourtant, le Pirqé DéRabbi Eliezer a conservé l’avis de Rabbi Yéhouda : « Samael (figure angélique négative – très peu juive au demeurant) est entré à l’intérieur du veau, et s’est mis à beugler pour induire en erreur Israël » (PDRE-45). De cette expérience première de rupture avec l’idolâtrie, il faudra retenir aussi que désormais Israël fait l’expérience de son dialogue avec Dieu, dans une intimité qui exclut le fard, le masque et les écrans, pour que le face à face initié par Moshé puisse être une véritable quête de la compréhension des facettes - PaNYM de la Torah comme du visage de l’Autre, dans le sillon tracé par E. Lévinas.
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