L’éloge de la pudeur et de la dignité - Haïm Ouizemann

‘‘ Béni sois-tu D. Maître de l’univers qui recouvre ceux qui sont nus ’’ (les démunis)

Le premier contre-exemple en est Noé : «Ayant bu du vin, il fut enivré et se dénuda à l’intérieur de sa tente.» Autrement dit, la nudité de Noé découle de son état d’ivresse, c’est-à-dire d’un manque de contrôle de soi et d’une perte de son honneur personnel. Il n’est
plus en état de prendre la responsabilité de ses actes. Son fils ‘Ham aperçoit la nudité de son père et ne la couvre pas. Manifestement incapable de réparer le geste de son père, il entraînera la malédiction de Canaan (Gen. 9 : 22- 27).

 

Or, quelle relation de cause à effet peut-il s’établir entre la vision du nu et la malédiction ad vitam æternam ? Les Sages, à ce sujet, considèrent cette nudité non pas seulement comme un simple dépouillement vestimentaire, mais y voient un acte incestueux : «Ne
découvre point la nudité de ton père, ni celle de ta mère, c’est ta mère tu ne dois pas découvrir sa nudité (Lev. 18, 7) ou un acte homosexuel (Sanhedrin 70, a).

 

En préparation au don de la Torah sur le Sinaï, l’Eternel enjoignit aux fils d’Israël de «laver leurs vêtements» (Exode 19, 10) - de «ne pas s’approcher de leurs femmes» (Exode 19, 15), en bref, de se purifier de corps et d’esprit.
Le vêtement est en quelque sorte un reflet du contrôle de l’homme sur soi, de son pouvoir sur l’environnement. En effet, les frères de Joseph, pour l’humilier, renier son innocence, lui arrachent sa tunique bigarrée : «Et voici que, lorsque Joseph fut arrivé près de
ses frères, ils le dépouillèrent de sa robe rayée dont il était vêtu» (Gen.37, 23) : cette tunique, symbole de sagesse, témoigne à leurs yeux de la préférence «injuste» de leur père envers Joseph, attisant leur jalousie.


Paradoxalement, l’honneur perdu lui est restitué par Pharaon : celui-ci ordonne d’envoyer de nouveaux vêtements à Joseph : «(Joseph) se rasa et changea de vêtements, puis il parut devant Pharaon» (Gen.41, 14). Ce changement d’habits symbolise le nouveau statut de Joseph, jugé digne de paraître devant le maître de la super-puissance de l’époque. Il lui confère une autorité nouvelle et Joseph recouvre la liberté de ses actes. Pharaon s’adresse à lui : «Vois je te mets à la tête de tout le pays d’Egypte» (Gen. 41, 41). Plus tard, Morde’hai (Mardochée), descendant de Joseph, connaîtra le même honneur conféré à sa personne, symbolisé par les habits royaux qu’il portera alors, (Esther 6, 6-11), faveur insigne s’il en est. Du moins c’est ce qu’il ressort de la réponse d’Haman au roi Assuerus qui lui demande : «Que convient-il de faire pour l’homme que le roi désire honorer ?» (Esther 6, 6). Et Haman, croyant être lui-même le sujet de cet honneur, souhaite que tout Suse le voit paré des effets royaux.

 

C’est en ce sens que Rabbi Yo’hanan appelait ses vêtements : «Ceux qui m’honorent» (Shabbat 113, a), c’est-à-dire, qui me font gagner le respect de l’autre. Ainsi Moïse, dans sa fuite d’Egypte vers Midian, n’a pris que ce qu’il portait sur lui : ses habits magnifiques de prince d’Egypte. C’est en tant que tel que les filles de Jethro le remarquent et le présentent à leur père (Ex.2, 19) : ses habits ne témoignent-ils pas de son identité d’Egyptien ? Or, les Sages l’affirment : l’une des raisons pour lesquelles Moïse n’est pas entré en pays de Canaan fut de n’avoir pas affirmé sa condition d’Hébreu, celle d’Egyptien n’étant que superficielle. Au Buisson Ardent, il se déchausse de ses sandales, se dépouillant des valeurs matérielles d’Egypte. Alors, D. peut se révéler à lui et envelopper (littéralement habiller) le Prophète de son Esprit, comme en témoigne l’exemple de Gédéon (Guid’on) (Juges 6, 34; Chroniques 2 : 24, 10). Il faut comprendre que changer de vêtements, consciemment ou inconsciemment, influe aussi bien sur le mental de l’homme que sur sa conduite quotidienne. Rabbi Naftali Tzvi Horovitch de Roupsitch (1760-1827) rapportait le conseil judicieux de Rivka, la mère de Jacob qui, non contente d’ordonner à son fils de se couvrir de peaux de chèvres, lui demanda de revêtir les plus beaux habits d’Esaü pour mieux troubler son père Isaac.

 

Elle n’était pas sans ignorer que Jacob, marqué du sceau de la Vérité, ne pourrait mentir à son père Isaac lorsqu’il s’en approcherait. Rivka (Rebecca), sachant que le geste d’enfiler l’habit de son frère Esaü, lui permettrait d’endosser en quelque sorte
sa personnalité, lui suggéra alors ce fin stratège afin qu’il ait le mérite de recevoir les bénédictions d’Isaac sans avoir à être contraint de mentir. Les vêtements du Grand Prêtre Ils représentent le symbole même de ce lien étroit entre le corps humain et la conscience concrétisé par les habits du grand prêtre. Ces habits, en fait, ajoutent une dimension à ce rapport : la dimension de la relation à Dieu. En effet, ces vêtements ont été pensés, choisis et imposés par Dieu lui-même : ‘’Tu feras confectionner pour Aaron ton frère des vêtements de sainteté, insignes d’honneur et de majesté». (Ex. 28, 2). Ce sont ces vêtements du Grand Prêtre tissés par des hommes imprégnés de sagesse, inspirés de l’esprit de D., qui vont lui permettre de se sanctifier pour le service divin.


Ces habits, véritable condensé des trois mondes minéral (or, azur), végétal (lin) et animal (pourpre), introduisent chez l’homme le sens aigu de sa mission et de sa responsabilité morale directe face à tout Israël et au monde entier. Toutefois, cette charge, toute empreinte d’honneur, n’est pas sans danger. L’habit peut recouvrir et cacher le sens du Vrai. Etymologiquement, le mot «vêtement»
en hébreu (BeGUeD) présente une ambivalence certaine : il est construit sur le mot «trahison» (BeGUiDaH). Il en est de même pour d’autres parties de latenue vestimentaire : le manteau (Me’IL) de même racine que le mot «tromperie» (Me’ILaH); costume (‘HaLiPHaH) calqué sur l’hébreu ‘HaLaPH, «inconstance perfide» ou «manquement à la parole de D. Le manteau incarne le pouvoir spirituel, ou plutôt, il en est le symbole visuel.

 

Ce pouvoir, conféré par les hommes et entériné par D., peut passer de maître à élève. Ainsi, le manteau d’Elie reviendra de droit à son successeur Elisée. Le roi David, dans sa poursuite contre Saül, ne respecta pas son manteau et le coupa: «Et David se leva et coupa le pan du manteau qui appartenait à Shaoul» (Sam.1: 24, 5). Rabbi Yossé enseigne, à ce propos, au nom de Rabbi ‘Hanina: «Tous ceux qui dédaignent les vêtements n’auront pas le mérite d’en profiter: «Et le Roi David avança en âge, ils le recouvrirent de vêtements qui ne le réchauffèrent pas» (Rois 1:1,1) (Bera’hot 62, b). A la vue du Roi et de ses apparats, l’on se doit de prononcer la bénédiction : «Béni soit D. notre Roi, Maître de la Création, qui a fait partager (‘HaLaK) son honneur aux craignants D.» L’épisode de David coupant le manteau de Shaul peut être en soi une vraie parabole : le terme hébreu ‘HaLaK (partager) est synonyme de ‘HaLouK (robe, chemise). Ce peut être une image du partage de pouvoir, or Shaoul ne se voyait certes pas le partager avec David... Toutefois, cette bénédiction laisse à penser que D. luimême, en tant que Roi suprême, délègue de son honneur aux rois de la terre, les associant à la direction du monde.

 

Au début de la Création, le serpent éloigna l’homme de son moi unifié en relation constante avec D., en introduisant chez lui l’ambivalence, le doute, en l’élevant au pouvoir redoutable de choisir entre le bien et le mal. Selon l’interprétation des Siphtei ‘Hachamim, «l’instinct du mal ne pénétra en l’homme qu’après avoir consommé le fruit interdit... Adam et Eve ne virent pas leur nudité mais prirent conscience de leur état de nudité». ADaM revêtu de lumière (OR) et de transparence, à la «ressemblance» (EDaMéH (Isaïe 14, 14) des anges, se métamorphose, après avoir ceint la ceinture de peau (‘OR) que D. lui a préparée, en un être épidermique frappé de cécité morale (‘IVeR, construit sur la même racine que le mot ‘OR, peau). Désormais, l’homme se retrouve doté d’une carapace, d’une défense extérieure (la peau), établissant un lien fragile et sensible avec le monde extérieur rendu opaque; il fut dès lors ramené à son origine physique : la terre (ADaMaH) entraînant à sa suite tout l’univers. Les arbres et les fruits, principale source nutritionnelle d’une humanité naissante, se recouvrent d’une chaste écorce, se fermant ainsi pudiquement au regard hédoniste pour mieux s’en protéger.

 

Le vêtement, nous l’avons vu, peut exprimer une relation à Dieu. Il le devient quand, transformant sa signification première, l’homme le rend transparent, si l’on peut dire, quand le vêtement témoigne des valeurs humaines les plus suprêmes, de ce qu’il y a dans le coeur de l’homme : ainsi, pour Isaïe, le «manteau», en hébreu «tromperie, supercherie» devient un «manteau de justice» et le vêtement, «trahison» en hébreu, devient «vêtement du Salut” : « Je veux me réjouir pleinement en l’Eternel…Car Il m’a revêtu des habits du salut, enveloppé du manteau de la justice…Car de même que le sol développe ses plantes, de même qu’un jardin fait germer les graines semées, ainsi D., l’Eternel, fera éclore la Justice et la Lumière à la vue de toutes les Nations”. Car D. «fait droit à l’orphelin et à la veuve…témoigne son amour à l’étranger en lui assurant le pain et le vêtement» (Deut.10, 18), prière universelle que le Patriarche, Jacob, murmurera : «…donne (moi) du pain à manger et des vêtements pour me couvrir» (Gen.28, 20).

 

D’ailleurs, les Sages n’enseignent-ils pas que «celui qui ne possède qu’un seul vêtement, sa vie n’en est pas une» (Beitsa 32, b). Le vêtement représente, donc, la propriété la plus proche, la plus intime de l’homme quand bien même ne lui resterait-il plus rien : «…Tu ne prendras pas en gage le vêtement de la veuve. Tu te rappelleras que tu étais esclave en Egypte et que le Seigneur t’a délivré de là, c’est pourquoi Je t’ordonne d’agir de la sorte». L’expérience de l’esclavage en Egypte devient garante de nos comportements envers les plus démunis, ceux qui sont nus. Le commandement divin («Je t’ordonne») nous éduque à une plus grande attention dans notre relation à l’autre, et donc, dans notre relation à D.