Ecologie spirituelle - Une révolution intérieure - Haïm Ouizemann
L’extrême privilège de l’Homme d’imposer sa domination sur la Création semble lui donner un droit absolu sur cette dernière : «Tu (D.ieu) lui as donné (à l’homme) l’empire sur les oeuvres de Tes mains» (Ps. 8, 7-9). Or, face aux conséquences dramatiques de cette main-mise émerge une lente prise de conscience.
Responsabilité de l’Homme «Nous, le genre humain, sommes confrontés à une urgence planétaire - le maintien de notre civilisation qui détient un pouvoir de destruction massive… mais nous sommes capables de résoudre cette crise et d’éviter le pire… à la condition que nous agissions avec courage, détermination et promptement…
La Vérité a la force de nous unir et de créer un pont entre le «je» et le «nous», créant la base d’un effort commun et d’une responsabilité partagée… Nous devons renoncer à l’idée vaniteuse que seules les actions individuelles, isolées et particularistes constituent la solution…» aux problèmes de l’environnement. Ce bref extrait du discours de Al Gore, prononcé lors de la remise du Prix Nobel de la Paix (2007), presse l’humanité à agir sur la base d’une réflexion morale privilégiant l’intérêt collectif sur le long terme. Cette éthique environnementale dont les médias se font l’écho ne cesse de préoccuper la pensée hébraïque sur le devenir de l’humanité.
L’homme ne se tourne plus seulement face à D.ieu maisà sa propre conscience :
‘‘ Lorsque D.ieu créa le Premier homme, il le prit, le fit passer à travers tous les arbres du Jardin d’Eden et lui déclara :
«Contemple Ma Création, combien elle est belle et parfaite. Tout ce que J’ai créé fut pour toi. Sache être suffisamment prudent pour ne point endommager ni détruire Mon Univers car si cela devait être le cas, nul après toi ne pourrait le réparer» (Ecclésiaste Rabba 7). Ce court texte concentre, essentiellement, six points à méditer : une étroite interdépendance lie l’homme et la Création divine considérée comme une seule et indivisible entité organique où règnent beauté et harmonie. La contemplation éveille au sentiment d’émerveillement face à l’OEuvre de D.ieu, reflet de Son indicible Sagesse :
«Combien sont nombreuses tes oeuvres, par la Sagesse tu créas l’Univers» (Biodiversité) et conduit, selon Maïmonide, à l’amour désintéressé de D.ieu; l’intention divine est de faire le bien à l’homme, couronne de la Création. Ainsi, chaque étape de la Création s’achève par le sceau de la bénédiction divine «ki tov» («car cela était bon» – pour l’Homme). Cette conception anthropocentrique élève l’Homme au-dessus de toutes les autres créatures (Bereshit Rabba 16) à laquelle se juxtapose la vision bio centriste donnant à chaque créature la mesure de sa propre valeur (Job 38; Shabbat 77); la responsabilité exclusive de l’homme consiste à résoudre une quasi-inextricable équation: concilier, d’une part, l’amélioration de son environnement (Nahmanide sur Gen 1, 28), d’en inverser l’entropisme et d’autre part la préservation des rares ressources naturelles, nécessaires au maintien de la Vie sur Terre.
Cette tension fragile au point d’équilibre des deux pôles, «…pour travailler la terre et la sauvegarder» (Gen. 2) rend l’homme partenaire de D.ieu. A l’homme, ce fétu, de parfaire un monde créé inachevé. Le Shabbat, modèle d’écologie, constitue le Jour de l’environnement pour Israël et les Nations. Ni pollution, ni rivalité sur les ressources planétaires, le monde, enfin, se repose : «la solution…ne réside pas dans la négation de la culture technologique mais dans l’aptitude d’une certaine mesure d’indépendance à son égard» (A. Y. Heschel); Quel héritage transmettrons-nous aux générations futures ? Celles-ci pourront-elles corriger nos erreurs sans avoir à en porter à tort la responsabilité ? «…Tu verras que le monde a été créé pour servir l’homme… S’il se corrompt, alors il entraîne à sa suite la chute du monde avec lui…» (Haïm Luzzato «le sentier de la Rectitude»).
«…Maudite est la terre à cause de toi : c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des ronces et des épines et tu mangeras de l’herbe des champs» (Gen. 3). Longtemps, on minimisa l’impact de gestes anodins sur notre planète, comme jeter une bouteille de plastique. «Une erreur peut à elle seule entraîner l’homme et l’univers à leur perte, au contraire un acte positif peut les redresser» (Maïmonide, Hil’hot Teshouva)«Tu choisiras entre le bien et la vie, le mal et la mort» (Deut. 30) L’exégèse occidentale interpréta la bénédiction : «Emplissez la Terre et dominez-la» (Gen. 1) comme dotant l’homme d’un pouvoir illimité sur la nature, ouvrant la porte à l’abus et à la destruction. Or, cette domination, à saisir au sens moderne de développement durable, est synonyme de modération.
Le progrès technologique alternatif
(recyclage, transports à énergie
solaire…), aussi performant et significatif
soit-il, ne suffira jamais à freiner
totalement la destruction et la spoliation
des ressources naturelles. Une approche
juive du problème mettrait l’accent sur
l’urgence de s’engager à une profonde
transformation intérieure, sinon toute
volonté aspirant à l’amélioration de
l’environnement resterait vouée à
l’échec. Pour preuve, notre société
moderne, consciente des principales
causes du réchauffement de la Planète,
de la fonte des glaciers, des ravages
provoqués par la sécheresse… se trouve
paradoxalement incapable de prendre
des mesures pour y remédier. Comment
expliquer ce paradoxe ? Probablement
par un égoïsme ancré dans une volonté
d’appropriation immédiate, au-delà
du réel besoin vital de consommation
(aKhaL). L’homme ne se suffit pas
du bénéfice extrait du produit de la
terre (usufruit) mais aspire à étendre
son pouvoir (yaKhaL) sur la source
génératrice de vie afin de maîtriser
la totalité (KoLiout) des ressources
naturelles mondiales. Cette pulsion
totalitaire irraisonnée est susceptible de
conduire l’humanité à une inéluctable
extinction (KiLah).
Ce pouvoir
consumatoire de l’homme l’entraîne à
faire fi de l’injonction «De tous les arbres
du jardin, tu peux te nourrir, mais de
l’arbre de la connaissance du bien et du
mal, tu n’en mangeras point… car le jour
où tu en mangeras, tu mourras vraiment»
(Gen. 2) et lui valut d’être expulsé
du Jardin d’Eden. Loin de constituer
un châtiment, ce commandement
découle de la compassion de D.ieu
envers l’homme et vise (taKhLit) à la
sanctification et à l’affinement de sonêtre-reflet de l’image de D.ieu : «D. est
bon à l’égard de tous et sa miséricorde
s’étend à toutes ses créatures» (Ps. 145).
L’homme est ainsi amené à faire preuve
de la même compassion envers les
créatures : «Il (l’homme) ne méprisera
aucune existence… car (les créatures)
ont été faites avec Sagesse. Qu’il
n’arrache aucun végétal si ce n’est par
nécessité, qu’il n’inflige la mort à aucunêtre vivant, sinon par besoin…» (Haïm
Luzzato). Les verbes «avoir-posséder»
sont absents de la langue hébraïque.
L’émergence de l’existant (YeSH) forme le mot SHaY (don) par inversion des lettres. Notre monde est un présent. Alors, comment concilier l’apparente contradiction entre «A D.ieu, la terre et ce qui l’emplit» (Ps. ) et «Il donna la terre aux hommes» (Ps. ). D.ieu accepte de se restreindre, Lui que le monde ne peut contenir, pour donner la terre aux hommes afin qu’ils la respectent et la gèrent, pour «la travailler et la garder», non sans qu’ils acceptent consciemment une discipline de retenue et de modestie leur conférant, ainsi, la maîtrise de la nature. Israël, un modèle d’éthique pour l’humanité La population des pays développés représente vingt pour cent de la population mondiale, tire profit de quatrevingt pour cent des matières premières et produit quatre-vingt pour cent de la pollution globale (principalement parémission de gaz à effet de serre).
Or, une auto-discipline de modération évitant de porter préjudice à l’environnement, d’enébranler le fragile équilibre, associée aux restrictions ordonnées par le Créateur constituerait la règle d’or pour se garder du dévastateur ‘’effet de boomerang» qui remettrait en question toute l’histoire humaine. ‘’Plus grand est celui qui agit par injonction divine que celui qui agit volontairement, sans obligation divine» (baba kama 87). Le monde animal Après le Déluge, D.ieu émet une première limite : «…Je vous livre tout. Néanmoins, aucune créature, tant que son sang maintient sa vie, vous n’en mangerez» (Gen. 9; Lev. 19). Cette interdiction de s’accaparer le principe vital (cashrout) éduque l’homme à s’écarter de toute cruauté et à ne pas se substituer à D.ieu, Source primordiale de tous les mondes. Aussi, l’animal ne peut être considéré comme un objet de rentabilité. Se fondant sur la tradition juive, réprouvant la souffrance causée à l’animal dans le but de maximaliser le rendement, l’Etat d’Israël entérine en 2006 la loi interdisant le gavage d’oies et de canards. En comparaison, la France, première consommatrice de foie gras au monde, n’a toujours pas légiféré en ce domaine.
L’attitude à l’égard de l’animal révèle généralement le niveauéthique de la société. D’autres limites comme l’interdiction de «faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère» (Ex. 23), d’abattre le même jour le veau et sa mère (Lev 22), la mitsva de chasser l’oiselle couvant ses oeufs (Deut. 22), l’interdiction d’hybrides, ont pour dessein de rappeler l’inviolabilité du principe de vie, saint des saints imperméable au désir avide de l’homme. Le monde végétal :« Tu ne dois pas détruire les arbres en portant sur eux la hache; ce sont eux qui te nourrissent, tu ne dois pas les abattre. Oui, l’arbre du champ c’est l’homme lui-même, tu l’épargneras lors d’un siège» (Deut. 20). L’injonction de ne pas détruire équivaut en fait à ne rien détruire inutilement (Bal Tash’hit) et respecter l’environnement, fût-ce même en temps de guerre. La Torah convie à une éthique témoignant de notre respect de la Volonté suprême et de notre infinie gratitude pour le miracle quotidien de la Nature. Peu avant l’écrasement de la navette spatiale Colombia, Ilan Ramon, le premier astronaute israélien, s’émerveilla : «Ce que nous voyons d’ici (à partir de l’espace) est vraiment impressionnant. Notre planète est d’une beauté sans pareille… nous nous devons de la sauvegarder comme la pupille de notre oeil».
Les croisements interdits:
La Torah interdit formellement les croisements entre espèces hybrides aboutissant à une impasse génétique :
«N’ensemence pas ton vignoble de
graines hétérogènes, si tu ne veux
frapper d’interdit la production entière».
(Deut. 22). Dès l’origine, elle sépare
nettement les espèces : «Que la terre
produise des végétaux… des arbres
fruitiers portant, selon leur espèce, un
fruit qui perpétue sa semence»(Gen.
1). Ainsi, ces mélanges dans le monde
végétal comme animal sont interdits : «Observez mes Décrets (‘Houkotaï):
n’accouple point ton animal à une espèce
différente; ne sème point dans ton champ
de graines hybrides et qu’un tissu mixte
(Sha’atnez: mélange végétal-animal)
ne couvre point ton corps» (Lev. 19).
Le commentateur Eben-Ezrah (1089-
1164) explique cette limite comme un
garde-fou à la folie humaine capable
aujourd’hui de produire par génie biotechnologique
de nouvelles graines.
Leur patrimoine génétique transformé
est réintroduit dans l’animal ou la
plante sans souci du risque de pollution
génétique de l’environnement, voire à
moyen terme de stérilité de l’espèce.
Nul n’est en droit de jouer à l’apprentisorcier
en modifiant les lois de la Création
(Sanhedrin 60) «pour créer de nouvelles
créatures» (Na’hmanide, sur Lev. 19,
19), entraînant inexorablement la fin de
la planète. C’est pourquoi maintenir la
bio-diversité animale et végétale pour
la continuation de la vie sur le globe
est d’une importance capitale.
Déjà,
les animaux dans l’Arche salvatrice se
regroupèrent naturellement selon leur
espèce respective (Gen. 6).
L’homme :
«Prenez donc bien garde à vous-mêmes»
(Deut. 4).
L’homme, responsable de sa santé, doit
prévenir tout accident et s’inquiéter de
son proche environnement : «Quand tu
bâtiras une maison neuve, tu établiras
un appui autour du toit, pour éviter
que ta maison soit cause d’une mort si
quelqu’un venait à en tomber» (Deut.
22), éviter la pollution (Rashi sur Nomb.
35, 2 : toute planification urbaine doit
tenir compte d’une «ceinture verte»)
et encourager le recyclage de matières
premières. Déjà Rashi (Souccah 12)
conseille de fabriquer la Souccah (tente
de la fête) à partir de rebuts de «paille,
ceps de vigne, grappes stériles…»
La protection de notre Environnement
constitue certainement un défi pour
l’humanité. Les générations montantes
ne nous pardonneront pas de les avoir
négligées, d’avoir brisé la chaîne reliant
notre passé à notre avenir et faillià la transmission de l’héritage reçu
des générations passées. Qu’auronsnousà leur répondre ? Comment
justifierons-nous notre mode de vie ?
Par égocentrisme hédoniste, pure
négligence, intérêt politique ? Il nous
reste à espérer que les consciences
s’éveilleront, qu’un élan d’amour, de
justice et de générosité, permettra de
sauvegarder ce minuscule point bleu
dans l’univers. Les Sages d’Israël nous
interpellent, plus que jamais, à méditer
sur le rôle de l’homme, sa vocation et
son influence ainsi que sur le sens de
sa présence sur cette planète. Nous
n’avons nulle part où aller.
A conseiller: le film-documentaire de Al
Gore «Une Vérité dérangeante» («An
inconvenient Truth»).
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