Schalom Asch, un romancier à (re)découvrir - Itshak P. Lurçat
Les éditions “Mémoire du Livre” ont réédité il y a quelques
années la trilogie de Schalom Asch, “Pétersbourg”,
“Varsovie” et “Moscou” (1). Dans la préface écrite pour
le premier tome de l’édition originale, Stefan Zweig
reconnaissait à Schalom Asch le mérite d’avoir “installé
le yiddish dans la littérature universelle”. Pour Zweig, le yiddish
aurait en effet été jusqu’au vingtième siècle un “dialecte figé tenu
à l’écart de la littérature universelle» et «stérile au point de vue
artistique, comme la branche arrachée d’un arbre florissant».
Cette conception du yiddish comme dialecte stérile a longtemps été partagée par beaucoup, et ce n’est que récemment que les recherches historiques ont montré l’existence d’une véritable littérature juive, tant en yiddish qu’en hébreu, qui s’est développée bien avant le vingtième siècle. Dans un ouvrage paru il y a 10 ans (2), Jean Baumgarten opposait à cette conception de la littérature yiddish comme «rameau subalterne de la littérature hébraique», une vision moins manichéenne, dans laquelle la littérature juive est abordée comme un ensemble complexe et vivant. Cette conception s’inscrit en faux contre le schéma binaire simpliste des «anciens» et des «modernes», hérité du mouvement de la Haskala. Mais par-delà cette question historique, il faut savoir gré à Stefan Zweig d’avoir reconnu le génie de Schalom Asch, qui compte certainement parmi les plus grands écrivains de langue yiddish du vingtième siècle.
Né en 1880 à Kutno en Pologne, Asch est un des écrivains juifs les plus prolifiques de son époque. Son oeuvre comporte des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre. Il a écrit plusieurs romans historiques – Isaïe, Moïse, La Sorcière de Castille, La Sanctification du Nom – dont certains à thème christique, qui ont suscité une polémique lors de leur parution (Le Nazaréen, Marie, mère de Dieu). Schalom Asch a vécu successivement à Varsovie, à Saint-Pétersbourg, à Berlin et à Paris, puis aux Etats-Unis. Il s’est installé en Israël au début des années 1950 et est mort en 1957 à Londres. Contrairement aux écrivains yiddish de la période «classique» (Mendélé Moher Sefarim, I.L. Peretz, Scholem Aleichem) qui dépeignent souvent le shtetl – la bourgade juive – comme un lieu de pauvreté, de stagnation économique et d’isolement culturel – Asch procède à une revalorisation de la vie traditionnelle des Juifs du shtetl, alors même que ce cadre de vie est en train de disparaître.
C’est, selon son préfacier Itshak Niborski, une des raisons de son succès : le «Shtetl» de Schalom Asch (titre d’un recueil publié en 1904) permet à ses lecteurs juifs de retrouver l’ambiance et le charme d’un monde qu’ils ont abandonné, pour rejoindre leurs nouvelles patries en Europe occidentale ou aux Etats-Unis. Un des plus grands écrivains yiddish du 20e siècle Mais le talent de Schalom Asch n’est pas seulement celui d’un conteur ou d’un nouvelliste : c’est un véritable romancier. Asch, écrit Zweig, «ne se contente pas de nous offrir un tableau, une reproduction des événements ; il pénètre profondément dans le domaine de l’âme et nous montre l’importance des conflits intérieurs au sein des bouleversements matériels les plus violents».
Les événements décrits dans Pétersbourg sont ceux de la Révolution russe, et du tourbillonnement d’idées dans lesquelles les Juifs se trouvent impliqués, mais comme le note fort justement Zweig, Asch les dépeint toujours à travers les yeux de ses personnages qui permettent au lecteur de les appréhender de l’intérieur. Parmi les nombreux personnages de la trilogie, il y a celui de Zakhari Myrkin, l’étudiant qui abandonne sa famille pour s’intégrer au milieu ouvrier juif dont il partage les souffrances et les aspirations, ou celui de Madame Hurwitz, la «mère courage» qui nourrit ses enfants et les pauvres étudiants juifs, auxquels elle offre un gîte et son amour maternel. Schalom Asch montre avec une grande finesse la manière dont les Juifs – dans tous les milieux et les classes sociales - s’identifient à leur patrie d’adoption, comme ce grand avocat pour qui la Russie est «plus qu’un empire, un Etat ou une nation : un concept philosophique». Le personnage de l’étudiant juif qui a abandonné la foi de ses pères pour se consacrer à l’idéal révolutionnaire est fréquent dans la littérature yiddish. On le rencontre aussi bien chez Bashevis Singer, mais il me semble que Schalom Asch le décrit avec plus d’humanité.
Il n’y a chez lui aucune ironie ou distance à l’égard de ses personnages : il les aime tels qu’ils sont, avec leurs défauts et leurs faiblesses. C’est peut-être le grand secret de Schalom Asch, qui lui permet de faire revivre avec autant de vérité tout un monde juif en ébullition, à la veille des grandes catastrophes qui allaient pratiquement l’anéantir : il aime le peuple Juif, dans toutes ses composantes et son humaine diversité. Ou encore, toujours selon Zweig, c’est «dans le coeur juif qu’il entend le mieux battre le coeur du monde». (1) «Pétersbourg» était paru en français en 1933, aux éditions Grasset. Les deux autres tomes, Varsovie et Moscou, étaient restés inédits jusqu’en 1986, date de la parution de la trilogie chez Belfond. (2) Le yiddish, langue, culture, société, CNRS éditions 1999.
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