Rentrée littéraire : un grand roman à découvrir - Itshak Lurçat
Sans prétendre porter un jugement objectif – ce qui nécessiterait d’avoir lu un nombre
de livres qui dépasse de loin mes capacités
d’absorption, étant donné l’inflation
galopante de la production littéraire – je peux dire, en
toute subjectivité, que le livre de Gérald Tenenbaum,
L’ordre des jours, est ma découverte de la rentrée
littéraire. J’y ai découvert non seulement un livre,
mais aussi un auteur et une nouvelle voix de la
littérature française contemporaine, déjà bien posée
et très prometteuse.
Tenenbaum, qui a déjà publié deux romans, un recueil de
théâtre et un livre pour la jeunesse, est aussi l’auteur d’un
Que sais-je consacré aux… nombres premiers ! Il est en effet professeur de mathématiques à l’université de Nancy, ce qui
ne l’empêche pas d’être écrivain, preuve supplémentaire, si
besoin était, que l’on peut avoir à la fois la bosse des maths et
celle de la littérature… A ce sujet, il racontait à un journaliste
de L’Est républicain qu’étant adolescent, alors qu’il hésitait
entre la classe préparatoire de lettres et celle de sciences, sa
mère lui donna ce conseil judicieux : « Choisis les maths, la
littérature, tu pourras toujours y revenir ».
Quelques décennies plus tard, Gérald Tenenbaum peut donc
se féliciter d’avoir suivi le conseil maternel. Ses deux premiers
romans, Rendez-vous au bord d’une ombre (éd. Le bord de
l’eau) et Le geste (éd. Héloïse d’Ormesson *) évoquaient tous
les deux des personnages masculins solitaires, poursuivis
par un passé obsédant. Dans les deux livres, on croisait déjà
des figures de survivants ou d’enfants de survivants de la
Shoah. Mais dans L’Ordre des jours, ce thème occupe une
place centrale et est abordé avec une vérité et une finesse
rarement égalées dans la littérature française depuis 1945.
Le roman se déroule dans les années de l’après-guerre,
dans l’Est de la France, entre Nancy et Lunéville. Mais il y
est aussi question de Diên Biên Phu, du kibboutz Mishmar
ha-Néguev et, surtout, de Kielce en Pologne, ville maudite
dont le souvenir hante les principaux personnages du livre.
Ceux-ci : Solange, qui a 20 ans à la Libération, Simon son
compagnon, Max Kling, rescapé des camps, Macha, la mère
de Solange qui travaille comme retoucheuse, Ida et Robert,
et d’autres encore, ont en commun de tenter de refaire leurs
existences après la guerre et après la Shoah.
Kneydelakh et lokchn mit yor…
Tenenbaum restitue avec talent l’ambiance très particulière des années de l’après-guerre : le poids du passé omniprésent, et presque jamais évoqué, sinon au détour d’une phrase ; l’environnement culturel et politique des années 1950 et 1960, le cinéma américain, la guerre en Indochine… Mais ce n’est pas tant dans la restitution très fidèle d’une époque et de sa « couleur locale », à la fois française et juive ashkénaze - ses héros parlent yiddish, avec l’accent, et mangent des kneydelakh et des lokchn mit yor (pâtes au bouillon) - que dans la description de l’univers mental et affectif des Juifs dans la France d’après la Shoah, que Gérald Tenenbaum fait montre d’un talent exceptionnel.
Dans un style bien particulier, très travaillé mais dénué
d’affectation, où l’humour (juif, est-il besoin de le préciser)vient tempérer l’émotion, l’auteur parvient à faire vivre ses
personnages et revivre une époque déjà lointaine, dans toute
sa cruauté et sa complexité. Son écriture évoque parfois
celle de Robert Bober, auteur de Quoi de neuf sur la guerre
(porté à l’écran sous le titre «Un monde presque tranquille»).
Tenenbaum, comme Bober, écrit de manière très visuelle, et
on imagine bien ce qu’un cinéaste de talent pourrait faire de
son livre.
Mais L’Ordre des jours est aussi un roman plein de suspense,
dont l’intrigue tourne autour du thème rarement abordé de
la vengeance – nakam en hébreu – et de la tentative des
victimes de la Shoah de retrouver leurs bourreaux, après la
guerre. Rien que pour cela, ce livre mérite d’être lu, car il
apporte un éclairage différent sur le thème souvent abordé
de la Shoah. Son originalité, pour la définir en une phrase, est
de montrer que la Shoah n’appartient pas au passé : pour les
héros de Tenenbaum (comme pour ceux de l’écrivain israélien
Amir Gutfreund, son contemporain), la Shoah continue, les
Juifs sont toujours pourchassés, en d’autres lieux et sous
d’autres formes, et ils savent pertinemment que rien n’a
fondamentalement changé depuis 1945.
Sans me hasarder à prêter une intention politique à l’auteur, je dirais cependant qu’il réussit à montrer comment le destin juif se poursuit après la Shoah et comment la guerre de survie juive se perpétue inlassablement, contre des ennemis qui ne renoncent pas. Pourtant, les héros de Tenenbaum ne sont pas des victimes, mais des Juifs debout, qui n’inspirent pas la pitié, mais le respect. En refermant ce livre, j’ai l’impression de mieux connaître les membres de ma propre famille. Merci, Monsieur Tenenbaum, pour votre très beau roman.
Gérald Tenenbaum, L’Ordre des jours, éd. Héloïse d’Ormesson, 212 pages, 18 euros.
* C’est l’occasion de souligner
que les éditions Héloïse
d’Ormesson s’imposent une
nouvelle fois comme un éditeur aimant son métier
et soignant la présentation
de ses livres, ce qui est loin
d’être le cas de tous.
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