Littérature israélienne contemporaine : Etgar Keret - Itshak Lurçat
Né en 1967, Etgar Keret est un des représentants les plus en vue de la
nouvelle génération d’écrivains israéliens, nés après la guerre des Six
Jours. Il a récemment coréalisé - avec sa femme Shira Geffen - le film « Les
méduses », qui a obtenu la Caméra d’Or au Festival de Cannes. Mais
Keret incarne surtout, par son écriture, par son style et par le contenu de
ses livres, le nouveau visage de la littérature israélienne contemporaine :
un visage très différent de celui de ses prédécesseurs, moins engagé, plus
moderne, plus « tel-avivien »… Il représente à certains égards ce que l’on
peut appeler une « littérature postsioniste », ce qui ne l’empêche pas de
rester très israélien.
Etgar Keret est né à Ramat Gan, de parents rescapés de la Shoah : sa mère est la seule survivante d’une famille juive polonaise, et son père a survécu en se cachant pendant deux ans au fond d’un puits. Dans un entretien récent avec un journaliste américain, Keret parlait de l’écart qu’il ressentait entre la manière dont la Shoah est commémorée en Israël, comme un événement historique, et la manière personnelle et familiale dont il la vivait. « A l’école, personne ne vous apprend à faire un lien entre la Shoah et le voisin fou, dans l’appartement au-dessus du vôtre, avec le numéro tatoué sur son avant-bras… ». Cette remarque fait penser à un autre écrivain de la génération d’Etgar Keret : Amir Gutfreunda1.
Pourtant, même s’il affirme que la Shoah est présente dans
son oeuvre, on aurait du mal à en trouver des traces visibles.
Ce qui frappe au contraire, dans l’écriture de Keret - comme
dans celle d’autres écrivains israéliens contemporains, et
notamment Orly Castel-Blum - c’est l’absence quasi-totale de
tout engagement ou message politique, voire même de toute
référence aux grands thèmes omniprésents dans l’oeuvre
de leurs aînés : le conflit israélo-arabe, la guerre et la paix,
le retour à la terre… Etgar Keret refuse précisément d’être
assigné dans le rôle de l’écrivain engagé, posture favorite des écrivains de la génération de l’Etat, qu’il critique de manière
acerbe. « L’écrivain n’est pas forcément quelqu’un qui fume la
pipe »
Dans une interview à L’Archeb2, la journaliste Nathalie Harel
demandait ainsi à Etgar Keret comment il réagissait lorsqu’on
lui reprochait « d’écrire des oeuvres de fiction apolitiques »
et de ne pas « s’engager davantage »… Keret lui répondit,
avec une certaine crispation teintée d’humour, que « le métier
d’écrivain n’était pas une profession codifiée comme celle
de médecin ou de pompier » et que « l’écrivain n’était pas
forcément quelqu’un qui fume la pipe et s’exprime lentement ».
Dans cette dernière allusion, on aura reconnu la figure d’A.B.
Yehoshua, avec lequel Keret dit être en « désaccord complet
sur tout »… Lors d’une autre interview, Etgar Keret se livre à un véritable règlement de compte avec Yehoshua, dont l’intérêt
ne réside pas tant dans son aspect polémique, que dans ce
qu’il révèle sur sa conception d’Israël et de la littérature :
Question du journaliste de BibliObs : « On vous a
parfois accusé d’être superficiel, de ne pas prendre de
responsabilités. A.B. Yehoshua a dit que vous évitiez
de vous confronter à la réalité… ». Réponse d’E. Keret : « Il [Yehoshua] pense que les Juifs sont le Peuple élu,
que les Israéliens sont meilleurs que les Juifs, que les
intellectuels sont meilleurs que les Israéliens et que
les écrivains sont meilleurs que tout le monde. Et je
pense, qu’au fond de lui, Yehoshua est persuadé d’être
le plus grand écrivain du monde… »
Au-delà de l’antagonisme personnel entre les deux écrivains, la
réponse de Keret exprime une conception de la littérature (et
de l’identité) israélienne qui est effectivement diamétralement
opposée à celle d’un A.B. Yehoshua ou d’un Amos Oz. Si son écriture, comme celle d’Orly Castel-Bloom, dont il est un peu
le pendant masculin, est très éloignée des grands thèmes
chers à A. Oz ou A.B. Yehoshua, c’est qu’elle se concentre
presque exclusivement sur le monde intérieur de l’écrivain,
ses émotions, ses impressions, ses rêves… Il s’agit, pour
reprendre les termes du sociologue israélien Oz Almog, d’une
génération d’écrivains postmodernes, qui se préoccupent
surtout d’eux-mêmes et qui sont à la fois les narrateurs et les
héros de leurs propres livres.
Une littérature « sheinkinienne » et postsioniste
Cette littérature tel-avivienne, écrit encore Almog, « se
préoccupe des aspects les plus dérisoires de l’existence, d’un
point de vue psychologique », c’est une « littérature nihiliste
qui rejette tout consensus - et pas seulement le consensus
sioniste - non pas avec colère, mais plutôt avec un regard
ennuyé et ironique ». Dans cette caractérisation de la littérature
israélienne contemporaine, qui correspond bien à l’écriture
d’Etgar Keret, on retrouve toute l’ambivalence de l’attitude
de ces jeunes écrivains tel-aviviens (« sheinkiniens », selon
Almog) qui ont grandi avec les séries TV des années 1980 et
qui écrivent dans une langue très peu littéraire, beaucoup plus
proche des « Sitcom » que des classiques européens dont se
sont nourris leurs aînés.
Paradoxalement, le succès d’un Etgar Keret ou d’une Orly
Castel-Blum à l’étranger, et en France notammentc3, tient sans
doute pour beaucoup à leur aspect nihiliste et postmoderne, à leur refus de tout engagement, à leur écriture minimaliste
et souvent nombriliste, et à leur « désengagement » des
grands thèmes de la littérature israélienne de la génération
de l’Etat. Alors que, pour Amoz Oz, A.B. Yehoshua et David
Grossmann, l’écriture est indissociable de leur engagement
politique pacifiste (auquel il doivent une grande partie de
leur renommée), chez Etgar Keret, plus rien n’existe sinon
l’écrivain, seul, enfermé dans sa « bulle » et dans son « moi ». C’est peut-être pour cette unique - et mauvaise -
raison qu’Etgar Keret a su conquérir toute une génération de
lecteurs européens, par ailleurs totalement fermés et hostiles à tout ce qui vient d’Israël.
a1 Voir notre article “Amir Gutfreund, un nouveau regard israélien sur la Shoah”, France
Israël Information no. 340, janv-mars 2008.
b2 Nathalie Harel, “Le monde selon Etgar”, L’Arche, juillet 2007.
c3 Les livres d’Etgar Keret sont publiés en France aux éditions Actes Sud.
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