Deux livres pour les 60 ans d'Israel - Itshrak Lurcat

Yoram Hazony, L’Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d’Israël
Le livre de Yoram Hazony, paru il y a un an en français (traduit par Claire Darmon), est sans doute un des ouvrages les plus importants
parus ces dernières années sur le thème d’Israël et du sionisme. L’auteur, qui dirige le Centre Shalem à Jérusalem, tente de répondre à la question suivante : « comment l’idéal de l’Etat juif qui, quarante ans auparavant, était un axiome politique et moral pour presque tous les Juifs du monde… a pu être si rapidement ruiné au sein du leadership culturel de l’Etat juif lui-même ? »

Ou en d’autres termes, comment les élites israéliennes ont-elles trahi
l’idéal sioniste ? La réponse à cette question cruciale, Hazony la trouve notamment au sein de l’intelligentsia et de l’université israélienne, qui ont toujours abrité de nombreux intellectuels hostiles au sionisme politique, avant même la création de l’Etat juif.


C’est en effet un petit groupe de professeurs juifs allemands, réunis autour de Martin Buber, qui ont fondé en 1925 l’université hébraïque de Jérusalem, laquelle a formé plusieurs générations d’intellectuels et de politiciens israéliens. Pour comprendre l’importance de cette institution dans la vie politique israélienne, on se contentera de citer les chiffres suivants : 25% des membres de la Knesset ont étudié à l’université hébraïque, ainsi que douze des quinze juges actuels à la Cour suprême, et quatre anciens Premiers ministres… On aurait du mal à trouver une université aussi influente en France ou ailleurs.


Pour Buber et ses amis du Brith Shalom, l’idéal d’une entente judéo-arabe passait avant la réalisation des aspirations nationales juives en terre d’Israël. C’est pourquoi ils s’opposèrent au programme sioniste et prônèrent, anticipant sur les intellectuels postsionistes actuels, la création d’un Etat binational. Un facteur clé du succès du Brith Shalom et du courant postsioniste réside, selon Hazony, dans le peu d’intérêt porté au combat intellectuel par les tendances dominantes du sionisme, de droite comme de gauche. Alors que le sionisme travailliste mettait l’accent sur le développement agricole et les implantations juives, les partisans du sionisme « révisionniste » de Menahem Begin se consacraient à la lutte armée contre l’Angleterre (et contre les Arabes). Mais ni l’un ni l’autre n’ont su évaluer l’importance essentielle du combat d’idées, laissant le champ libre aux partisans de l’Etat binational.


Editions de l’Eclat, 2007, 478 pages, 30 euros

Samuel Joseph Agnon, Au coeur des mers Les éditions Gallimard ont pris l’initiative louable de publier en français plusieurs livres inédits du grand écrivain S.J. Agnon, Prix Nobel de littérature, né à Buczacz (Galicie) en 1888 et décédé en 1970.

Après A la fleur de l’âge, paru en 2003 en France, elles publient à présent Au coeur des mers, conte folklorique d’inspiration hassidique qui relate les aventures d’un groupe de Juifs religieux partis de Galicie pour s’installer en Eretz Israël au début du 20e siècle.
Dans son style inimitable, nourri d’allusions bibliques et de citations des Prophètes, Agnon fait le récit picaresque de ce voyage initiatique d’une « alyah de groupe » très particulière, plein d’humour et de poésie.

Dans sa présentation du livre, traduit avec talent par Emmanuel Moses, l’éditeur le qualifie de récit fondateur de la littérature israélienne. Et de fait, l’influence d’Agnon reste toujours aussi marquée, 120 ans après sa naissance, et des écrivains aussi différents qu’Amos Oz et A. B. Yehoshua d’une part, et Haim Sabato d’autre part, se réclament de lui, à tort ou à raison. Si vous ne connaissez pas encore Agnon, c’est le moment de combler cette lacune et de découvrir un écrivain phare de la renaissance de la littérature hébraïque.


Gallimard 2008, 164 pages, 13,50 euros.