Déterminisme et Libre-arbitre : recherche du bonheur perdu - Haïm Ouizemann

« Et tu pratiqueras ce qui est droit et bon aux yeux de D., afin d’atteindre au bonheur... « (Deut. 6, 18)

Le principe de libre-arbitre ou la liberté du Vouloir constitue une idée phare dans la Tradition juive, «un pilier de la Torah et
de la Mitsva» écrit Maïmonide (Mishneh Torah hil’hot teshouva 5, 3).

En effet, le libre-arbitre constitue la pierre angulaire de tout le Judaïsme : D.ieu s’engage, se risque d’une certaine manière à créer l’homme en le dotant de l’édifiant pouvoir de pencher en faveur du bien ou du mal. Pleinement confiant en sa créature, Il attend de celle-ci de choisir naturellement le bien car «D. a
créé l’Homme droit» (Ecclésiaste 7, 29).

Pour preuve, à la création de l’homme, contrairement aux autres jours de la Création, le terme «ki tov» («car il est bon») est omis. Cette omission délibérée atteste l’idée majeure selon laquelle l’homme détient, à lui seul, le choix de pratiquer le bien ou le mal, de réparer ou non ses erreurs passées en s’efforçant, par un acte de volonté intense, de se libérer des chaînes entravant son être,
le rendant esclave de sa propre nature. La notion de Teshouva, de retour vers soi et D.ieu, y trouve son fondement :


«Mais si le méchant revient de toutes les fautes qu’il a commises... qu’il pratique le droit et la vertu, il vivra…» (Ez. 18, 21). Cette vision optimiste de la création et du sens de l’histoire universelle contraste très nettement avec celle de la tragédie grecque où les protagonistes, prisonniers de leur destinée, sont manipulés par les dieux mythiques de l’Olympe. Le discours est connu d’avance et la fatalité -la Moïra, loi universelle- domine la scène. L’homme, un être de volonté ou une volonté d’être Ben Zoma dit : ‘’Qui est fort ? Celui qui domine ses passions : ‘’Qui domine ses passions l’emporte sur un preneur de villes’’ (guerrier) (Prov.16, 32; Maximes des Pères 4, 1). Ainsi, D.ieu, présageant le pire pour Abel après son refus d’agréer l’offrande de Caïn, fait appel à la conscience de ce dernier :


« Si tu t’améliores, tu pourras te relever, sinon le péché est tapi à la porte; il aspire à t’atteindre, mais toi, sache le dominer» (Gen. 4, 7). Selon Nahmanide : «deux voies reposent dans les mains de l’homme et il est libre d’aller où bon lui semble, rien ne l’y empêche, ni les hommes, ni les anges». Le Gaon de Vilna explique que le librearbitre suppose un dépassement de notre nature rendu possible par la lutte permanente entre des forces contraires (Yetzarim), inscrites en l’homme, qui n’ont de cesse de le tirailler: «Je donne aujourd’hui la bénédiction et la malédiction» (Deut.11,15). Cette faculté de dépassement s’exprime chez l’homme par la lettre ל -lamed- qui compose son être intérieur (Lenefesh ‘haïah Gen. 2, 7), la seule et unique de l’alphabet hébraïque à s’élever au delà de la ligne scripturaire. Le lamed (l’enseignement) habite l’homme et le pousse à la Connaissance véritable appelée Daat (Le Savoir par excellence) où la distinction entre le bon et le mal prime sur le savoir encyclopédique des philosophes du Siècle des Lumières.


Quant à l’animal, le terme de nefesh ‘haïah («âme vivante» Gen. 2, 19) sans le préfixe «Le-» (signifiant l’enseignement, l’accès à la Connaissance) souligne sa dépendance aux lois déterministes de causalité. Toutefois, l’homme est-il pleinement libre de ses pensées, dires et actions, peut-il prétendre à la conquête du bonheur parfait ? N’est-il pas soumis, d’une part, aux contraintes intérieures acquises par son éducation et dictées par son subconscient asservi par des besoins refoulés et censurés, et d’autre
part, aux normes et cadres sociaux imposés par son environnement? Et en imaginant qu’il domine toutes ses forces et pulsions intérieures, lui estil permis de disposer comme bon lui semble, au nom du principe de librearbitre, de sa propre personne (de son
corps en décidant volon-tairement de ne pas engendrer, d’avorter ou de se suicider) et de celle de son prochain qui demande, en possession de toutes ses facultés cognitives, le droit de mourir dignement (euthanasie) ?

Quelles sont donc les limites de ce libre-arbitre ? Pourquoi D.ieu n’intervient-il pas afin de mettre un terme à l’iniquité ici-bas et semble «indifférent» à la douleur humaine : «Pourquoi me laisses-tu voir l’iniquité et restes-tu témoin de l’injustice ?» (Habacuc 1, 3) «Quand on viole la justice humaine à la face du Très- Haut, quand on fait tort à autrui dans sa cause, le Seigneur ne le voit-il pas?
Qui dira qu’une chose arrive sans que le Seigneur l’ait ordonnée ? N’est-ce pas de la volonté du Très-Haut que viennent les maux et les biens ?» (Lamentations 3, 35-38). L’éthique s’enracine-t-elle, alors, dans le libre-arbitre humain ou bien dans le déterminisme divin ? Comment la Volonté divine génératrice de toute l’histoire de ce monde est-elle conciliable, compatible avec l’idée de libre-arbitre chez l’homme ? Le librearbitre ne limite-il point les voies de la Providence ou contribue-t-il, de fait, à réaliser pleinement les desseins de cette dernière ?


Si l’on suppose que D.ieu libère l’homme de Sa sphère déterministe, comment alors concilier le pouvoir «absolu» de décision chez ce dernier, l’omniscience divine ne laissant, alors, point de place à la liberté humaine ? Déterminisme historique et liberté humaine
«D. détermine toute l’histoire par avance mais l’homme dispose de son libre-choix. Le monde est jugé avec bienveillance et tout dépend de la majorité des oeuvres» (Ma-ximes des Pères 3, 15). Autre-ment dit, il s’avère que si la liberté d’action chez l’homme semble absolue, le choix de préférer la vie à la mort nous est, en vérité, ordonné par D.ieu : «Tu choisiras la vie”.


Les Sages rapportent le refus catégorique du roi ‘Hizkiyahou (Ezechias) de procréer de crainte que ses enfants ne soient destinés à devenir des impies comme l’Esprit Saint le lui révéla. Cependant, le prophète Isaïe lui rappelle que nul n’a le droit d’extrapoler : en effet, après son union avec la fille du prophète lui naîtra Menaché, le roi mécréant. Isaïe enseigne que si le déterminisme historique ne peut pas être nié (l’esclavage d’Israël fut annoncé en Gen. 15, 13 et la destruction de Jérusalem en Ez. 4), nous devons l’ignorer et nous en dissocier en agissant au présent pour le bien. L’éthique juive s’interroge moins sur la question du déterminisme que, comme le soutient Abrabanel, sur la voie menant au perfectionnement de l’homme : “Toute la bonté et la perfection de l’homme se trouvent dans le libre-arbitre» et dans sa capacité sincère de vouloir réparer la faute après qu’elle ait été commise. La faute de Caïn, après qu’il eut assassiné son frère Abel, réside dans son refus d’accepter l’opportunité offerte par D.ieu d’émettre un quelconque regret, de reconnaître et d’avouer, selon le principe du librearbitre, sa responsabilité directe.

Caïn, soumis à sa cruelle nature, pose la question : «Suis-je le gardien de mon frère ?». Paradoxalement, la perfection, loin d’être l’aboutissement d’une vie sans fautes, est plutôt l’expression de la faculté du libre-arbitre de distinguer le bien du mal confondus par la faute originelle d’Adam. «Tout dépend de D.ieu à l’exception de la crainte de D.» (Bera’khot 33). La notion de déterminisme, d’un destin tracé par avance ne trouve pas grâce aux yeux des Sages d’Israël qui encouragent à agir dans le sens du bonheur. Le secret de ce bonheur se trouve dans le principe du libre-arbitre. C’est «l’éveil d’en-bas» qui suscite «l’éveil d’en haut” : «L’homme
n’a été créé que pour se complaire en D.ieu et jouir de l’éclat de Sa Présence» (H. Luzzatto, Sentier de la Rectitude 1).


En effet, l’esclave est celui qui, privé de toute maîtrise consciente de penser, se trouve interdit d’action autonome. Pharaon, pour avoir sciemment nié, ignoré ce «Tselem Elohim» (image de D.ieu- Gen.1, 26) des Fils d’Israël et de l’Homme en sa dimension universelle, sera sanctionné en conséquence et se verra retirer le libre-arbitre : aux cinq premières plaies d’Egypte, D. signifie
clairement à Pharaon qu’il lui est encore temps de libérer les Fils d’Israël. En vain : “Pharaon endurcit son coeur» et aux cinq dernières plaies, Pharaon, esclave de sa représentation cultuelle :


«Mon Nil est à moi, c’est moi qui me suis fait» s’aliène, définitivement, à sa propre conscience sans espoir de retour : «D.ieu endurcit le coeur de Pharaon». «Là où l’homme décide d’aller, D.ieu l’y conduit» . Il rémunère «chacun selon ses voies et selon le mérite de ses oeuvres» (Jer. 32, 19). L’homme est toujours susceptible de faillir et de préférer la voie facile du Mal, mais il n’a d’autre choix en définitive que «la vie afin de vivre» (Deut. 30, 19) lui et sa descendance. Même Moïse manque à sa mission, lorsqu’à l’encontre de la volonté divine, il décide de l’envoi d’explorateurs en Canaan. L’esclavage vécu en Egypte, porteur d’une dimension universelle, vient rappeler à l’humanité que le libre-choix nous détermine comme des créatures libres, responsables, autonomes et non automatisées. Aspirons-nous véritablement à la Liberté et à la responsabilité d’être homme ? La sortie d’Egypte et l’errance cathartique du désert marquent le temps où les Hébreux aspirent à accéder au renouveau intérieur.

Cette fois-ci, les Enfants d’Israël prouvent leur maturité et font éclater leur grandeur au monde en attestant que la Sortie de l’esclavage ne résulte point du renvoi par Pharaon -privé du libre-arbitre- mais de leur libre volonté : «Il prendront pour euxmêmes
un agneau», «le sang sera pour vous un signe». D.ieu n’impose jamais la Liberté aux hommes; ce sont eux, les hommes à qui incombe la responsabilité de l’accepter et de se l’imposer. D. élit ceux mêmes qui choisissent d’agir comme des hommes libres. Il s’agit, ni plus ni moins, que de réaccéder pour l’ensemble de l’humanité au bonheur délaissé par Adam, le premier Homme.


La vraie liberté, disent les Sages, se mesure à l’établissement par l’homme d’une juste adéquation entre sa volonté toute personnelle et celle de D.ieu, initiatrice du projet cosmique afin de parvenir à la félicité universelle. La question de connaître la part de la responsabilité, de l’effort de l’homme face à la Providence et l’omnisciencedivine se pose à nous. Autrement dit, quand nous devons-nous d’agir et quand devons-nous rester en retrait devant l’incompréhensible dessein de D. ? (Histoire de Joseph et ses frères). Maïmonide (Guide des Egarés 17, 3) oppose à la vision juive du libre-arbitre celle d’Aristote où, si l’on démontre l’action de la Providence dans l’univers (fatalisme et déterminisme), les animaux et les hommes, considérés comme entités, sont d’emblée exclus de Sa sphère d’influence; leurs actes restent liés au hasard. A cette thèse s’ajoute, également, celle de la secte musulmane «Asharia» selon laquelle la Providence divine est absolue et ne laisse aucune place au libre-arbitre.

Maïmonide, après avoir écarté la thèse aristotélicienne et musulmane de prédestination, écrit : «…l’homme détient la puissance absolue d’agir naturellement par son libre-arbitre et sa volonté» (Guide des Egarés 3, 17). Le bonheur retrouvé «Le bonheur découle de l’effort» de l’homme (Max.des Pères). En effet, selonRabbi Saadia Gaon, l’épanchement de la mesure de ‘Hessed -de bonté divine- à l’égard de Sa créature s’exprime par le combat intérieur qui se joue au coeur même de la conscience humaine et comment, alors, admettre la souffrance du juste? Quelle est la voie royale conduisant au bonheur au sein d’un monde où le bien
et le mal s’amalgament mutuellement ? Nos actions aussi bonnes qu’elles paraissent sont-elles, toujours, mues par une sincère nécessité intérieure d’aimer l’Autre ou dissimulent-elles, cependant, un intérêt égoïste ?

Autant de questions insolubles. Pourtant, Nahmanide, fidèle à la prophétie d’Isaïe (11, 8) promettant l’avènement d’une ère idéale où « le nourrisson jouera près du nid de la vipère et le nouveau sevré avancera la main dans le repaire de l’aspic», annonce l’abolition du libre-arbitre aux temps messianiques : «La convoitise et le désir représentent le prépuce du coeur et sa circoncision leur abolition; alors l’homme reviendra à sa situation primordiale d’avant la faute».