A la mémoire de mon petit ami d'enfance Maurice Pelcman - Evelyne Bieber

Je m’appelle Evelyne Bieber, et suis née à Paris.
Dans l’immeuble où j’habitais, rue de Bondy, j’avais un petit ami d’enfance, Maurice Pelcman, un petit garçon souriant et adorable que j’aimais beaucoup. Nous jouions ensemble et inventions des jeux avec l’inépuisable imagination de l’enfance.


Sa grande soeur Simone nous amenait souvent tous deux au jardin d’enfants. Nos parents disaient parfois, en souriant : “Ces deux-la, un jour, on va les marier”.
Lorsque la deuxième guerre mondiale a éclaté, la France a été envahie par les Allemands, des lois raciales envers les juifs ont été décrétées et les persécutions ont commencé.


En Juillet 1942, les autorités françaises, sous les autorités nazis, commencèrent à arrêter les juifs et à les envoyer vers des destinations inconnues d’ou personne ne revenait ni ne donnait signe de vie. Ma mère qui était une femme courageuse, décida de tout quitter et de passer en “Zone Libre”, pour se rendre dans le sud de la France, qui, à cette époque, n’était pas encore occupée par les Allemands. Le passage de la ligne de démarcation était très dangereux, mais nous avons réussi à passer. Au bout de quelques mois, la France entière a été envahie par les Allemands et notre vie était chaque jour en danger. Mon petit ami Maurice et sa famille n’ont pas quitte Paris et sont restes dans leur appartement. Malgré le danger, nos mamans sont restées en contact.


Au début de janvier 1944, j’ai reçu de Maurice une très jolie carte d’anniversaire représentant un petit garçon et une petite fille souriants, marchant, bras dessus bras dessous, des fleurs dans les mains. Au dos de la carte, Maurice avait écrit, d’une écriture enfantine appliquée : “Janvier 1944 Pour tes dix ans je te souhaite un heureux anniversaire et j’espère te le souhaiter de plus près l’année prochaine. Ton petit ami Maurice” Apres la guerre, lorsque nous sommes revenues a Paris, nous avons appris que Maurice et sa famille ont été arrêtes, a la suite d’une dénonciation et envoyes a Auschwitz, d’ou ils ne sont pas revenus.

 

 

Ma mère et moi avons fait notre alyia et sommes arrivées en Israël en Août 1949. Lors d’une de mes visites a “Yad Vashem, on m’a fait savoir qu’il était possible d’apprendre ce qui était advenu des déportés dans les camps de concentration, en consultant les listes des convois que les allemands rédigeaient comme des registres de comptabilité. Ces listes ont été publiées en France,
par Beate et Serge Klarsfeld, sous forme d’un livre ou l’on peut retrouver les noms des personnes se trouvant dans les convois, et apprendre ce qui leur est arrive, d’après la date et le numéro du convoi. J’ai demande que l’on recherche le convoi comprenant la famille Pelcman, entre début janvier 1944 , date a laquelle Maurice m’a envoye la carte d’anniversaire, et le mois d’août 1944, pendant lequel Paris a été libere. Lorsqu’on m’a remis ce que j’avais demande, j’ai lu et ai ressenti des frissons d’horreur. Je savais que mon petit ami Maurice et sa famille avaient été déportés, envoyes a Auschwitz, et n’en sont pas revenus, mais en lisant ce texte d’une sécheresse inhumaine, donnant tous les détails atroces concernant les personnes faisant partie du convoi, j’ai senti que je remontais dans le tunnel du temps et découvrais tout a coup, d’une manière cruelle, exactement ce qui était advenu de mon cher petit Maurice et de sa famille.

 

Et voici le texte concernant ce convoi :


CONVOI No 68 EN DATE DU 10 FEVRIER 1944
Ce convoi est constitue par 1500 déportés : 674 hommes, 814 femmes et 14 indéterminés. 279-de moins de 18 ans. Parmi eux …
- Ici commence une longue liste de mère et de leurs enfants, mentionnant leurs ages, jusqu’a ce que j’arrive a - Esther Pelcman et ses 4 enfants, Eva 19 ans, Simone 14 ans, Maurice 10 ans et Pauline 3 ans. A l’arrivée a Auschwitz, le 13 février, 210 hommes sélectionnes reçurent les matricules 173708 a 173917, ainsi que 61 femmes (75340 a 75400). 1229 personnes furent aussitôt gazées. En 1945, on comptait 42 survivants, dont 24 femmes. Lorsque j’ai visite a «Yad Vashem» le «Mémorial des enfants», dans lequel on lit toute la journée les noms d’un million cinq cents mille enfants juifs tues pendant la Shoah, j’ai regarde la coupole noire ou brillent de petites étoiles représentant chacune, l’âme d’un enfant juif, et j’ai vu dans l’une d’elle, mon cher petit ami Maurice.

 

En regardant autour de moi, j’ai vu dans le verre sombre qui recouvre les murs, ma silhouette bouger, prouvant que je suis restée en vie malgré les dangers mettant chaque jour ma vie en péril, pendant trois ans. La, j’ai ressenti qu’il m’est arrive un véritable miracle de ne pas être comprise parmi les noms des enfants qui sont lus dans ce Mémorial, et parmi les étoiles qui brillent dans la coupole. Mon petit ami Maurice m’a envoye en Janvier 1944 une carte pour mon anniversaire, dans laquelle il me disait qu’il espérait qu’on pourrait le fêter ensemble dans un an. Qui aurait pu imaginer qu’un mois plus tard, a l’age de 10 ans, il mourrait dans une chambre a gaz, et que je ne le reverrai plus jamais ?


Chaque année, le Jour de l’Holocauste, pour commémorer la mémoire du petit Maurice, je pose cette carte d’anniversaire si émouvante et jaunie, près d’une bougie du souvenir et d’un bouquet de fleurs ; pour moi, elle représente la tragédie de la Shoah.